La banlieue est une fête

 

Si Ernest Hemingway nous fait revivre avec audace les années folles et insouciantes de Paris à travers son livre « Paris est une fête », paru à titre posthume en 1964, nous aimerions nous projeter dans ces années 1920…

Aujourd’hui, les pays voisins comme l’Espagne et le Portugal restent largement ouverts à la culture de la fête et ont une grande tolérance au bruit. Cela semble plus compliqué en France. Début Octobre 2016, le collectif Cracki Records s’est vu interdire par arrêté préfectoral son «salon d’été» alors qu’il fignolait les préparatifs de la fête au Belvédère de Belleville. Cet évènement gratuit et accessible à tous avait pour but de favoriser les rencontres et les échanges dans l’espace public. Sa raison d’être? L’idée était celle de se réapproprier l’espace public, de le partager ensemble par la fête et la bonne humeur. Mais la rue qui est censée être à tout le monde n’est finalement plus à personne.

Grafs, pochoirs et affiches sur les murs de Paris
Belvédère de Belleville – Paris 20ème

En 2009, un riverain de la rue Mouffetard racontait que « la loi antitabac a aggravé une situation déjà très pénible, (…). Ici, on passe d’un bar à l’autre, un verre à la main, (…) cela dure jusqu’à 6 heures du matin. Au point que le quartier est devenu inhabitable ». Depuis que le décret no 2006-1386 interdisant le droit de fumer dans des lieux à usages collectifs est entré en vigueur en Février 2007, la multiplication des terrasses extérieures a fortement augmenté ainsi que le bruit relatif à ses usages. Entre 2007 et 2008, les demandes d’ouvertures de nouvelles terrasses ont augmenté de près de 27 % à Paris d’après le CIDB. En réaction, de nombreuses associations de riverains luttant contre le tapage nocturne telle que SOS Bruit ont lancé des pétitions, ce qui a entrainé la fermeture de bon nombre de bars et de clubs.

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La guinguette effervescente – Métro Javel, Paris 15ème

Paris, ville mondaine et grouillante s’est peu à peu endormie jusqu’à ce que les acteurs de la musique et les professionnels de la nuit lancent le mouvement « Quand la nuit parisienne meurt en silence ». En effet, qualifiée de « ville mortuaire » et de « ville soumise », Paris ville lumière a peu à peu été étouffée par la « loi du silence généralisé » et reléguée au rang de « capitale européenne du sommeil » loin derrière Berlin, Londres ou encore Barcelone. Rétrécissement des espaces de vie nocturne, urbanisation hyper-centralisée qui empêche la création de nouveaux lieux, problèmes liés à l’insonorisation des bâtiments anciens, « la fête a perdu beaucoup de sa saveur » d’après Antoine de Trax Magazine interviewé par Utopie Tangible dans le documentaire « Le Renouveau de la Fête ».

Afin de palier à cet engourdissement de la vie nocturne et festive si chère aux Parisiens, de nombreux collectifs œuvrent main dans la main depuis une dizaine d’années afin de proposer un renouveau de la fête. Refusant de se retrouver dans des cercles de plus en plus restreints, dans des lieux privés consuméristes, ces collectifs comme La Mamie’s, OTTO 10, le Camion Bazar, Micro Climat, Alter Paname, etc. sont partis en quête d’espaces nouveaux et ouverts dans la banlieue parisienne. Conscients que les gens n’hésitent pas à se déplacer, ils ont multiplié les initiatives comme au « 6B » sur la presqu’île de Saint-Denis ou encore à « la ferme du bonheur » dans la ville de Nanterre. Ces espaces sont devenus de véritables plateformes d’échanges et de créations où l’on trouve toute sorte d’ateliers, d’expositions, etc. et surtout la volonté de créer un réel dialogue avec les habitants du quartier. Roger, directeur artistique de « la ferme du bonheur » explique qu’il est arrivé avec sa khaima, une architecture nomade qui questionne les limites de la sphère publique / privé : « suivant les horaires c’était des endroits où pendant un moment c’est les joueurs de pétanque et après, c’est les lascars (…) les gens nous suivaient d’une cité à l’autre…».

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6B Saint-Denis

Ces collectifs utilisent des bâtiments désaffectés ou en voie de réhabilitation le temps d’une nuit ou plus. De grosses manifestations apparaissent dans le cadre des festivals technos comme la Weather (organisée par les membres de la Concrète qui est un club sur une péniche à Austerlitz) qui investit les hangars des docks en hiver et l’aéroport du Bourget le temps d’un week-end. Autre bel exemple de reconversion spatiale : OTTO 10 avait organisé il y a tout juste un an la fête « J’suis fatigué, mais j’n’irai pas m’coucher » à l’Usine Fabrique d’Evènements à Saint-Denis. Cette usine fait partie d’un ancien ensemble industriel qui avait pour vocation l’industrie pharmaceutique dont Emile-Justin Menier (connu pour le chocolat) est à l’origine. A partir de 1982, cet espace resta à l’état de friche industrielle pendant dix ans avant d’être réhabilité pour en faire un lieu festif qui s’inscrit dans une démarche sociale et éco-responsable.

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L’Usine – Fabrique d’évènements à Saint-Denis, 93

 

Année après année, le pari est celui de proposer des atmosphères, des univers singuliers par l’investissement de ces lieux, par un travail scénographique et une responsabilisation de l’usager de la fête. A l’horizon du Grand Paris 2020, on peut imaginer la potentialité de certains espaces méconnus ou sous utilisés pour proposer la frénésie et l’insouciance qui furent autrefois la spécificité des nuits parisiennes.

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Carte des lieux de fête en banlieue

REFERENCES :

Vidéos :
Reportage sur Heretik – mouvement techno des années 90

Documentaire réalisé par Utopie Tangible en 2016 – Le Renouveau de la fête

Articles de journaux :
Les Inrocks : quand la nuit parisienne se meurt – 2009

Le Figaro : des pétitions lancées contre les terrasses fumeurs – 2009

Législation :

Législation sur la tabac en France

Sites internet :

L’Usine – Fabrique d’Evènements à Saint-Denis

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