Habiter le froid extrême

   Habiter dans des conditions de froid extrême, où l’homme est proche de la survie, est un défi pour l’architecture. Les étendues de neige et le froid extrême réclament un rapport au sol différent de celui que nous connaissons, une réponse adaptée au climat, et bien sûr un impact minimal sur un environnement immaculé.

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   Les bases conçues pour affronter le froid extrême ne sont pas sans rappeler la cabane primitive évoquée dans l’Essai sur l’Architecture de l’Abbé Laugier. Elle est composée de 4 troncs d’arbre qui se relient entre eux par des branchages constituant le fronton, l’espace du rez-de-chaussée vide, libéré.

La cabane est un objet qui évoque la légèreté. L’assemblage d’éléments distincts renvoie à la transparence, à l’hygiène et au retour à la nature. Les principes de Laugier consistent à suivre l’instinct de bien-être. Le « bon sauvage » n’aurait aucune ambition esthétique, il chercherait un lieu confortable qui le protège. Selon Rousseau, l’idée d’un retour à la nature a une valeur sociale et hygiénique. Dans la nature, l’homme serait heureux.

Ces principes théoriques datant d’il y a plus de 2 siècles se retrouvent étonnamment dans des projets forts, ou la simplicité de la construction, l’efficacité du fonctionnement, et la qualité des espaces sont des enjeux primordiaux pour les usagers.

   Halley VI est en ce sens un projet remarquable. C’est une station de recherche permanente située en Antarctique, installée sur la banquise Brunt épaisse de 150 mètres. L’architecte anglais Hugh Broughton associé à l’ingénieur Faber Maunsell ont remporté le concours international grâce à la qualité de leur aménagement intérieur.

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   Véritable caravane du désert, la station se compose de huit modules connectés. Surélevés, les volumes simples de chaque bâtiment sont loin au dessus de la glace, laissant un espace dégagé au sol. Cette prise de hauteur évite l’accumulation excessive de neige : les pieds sont rétractables. S’ils sont pris au piège, il suffit de les dégager à l’aide d’un bulldozer, lever les pieds, et les reposer sur la nouvelle couche de neige. Ce système permet à la station de survivre grâce à une équipe réduite, alors que le projet précédent, Halley V, devait être rehaussé chaque année à l’aide de 40 personnes, tandis que Halley III et IV ont été broyées sous le poids de la glace.

Cependant un problème majeur subsiste. La banquise dérive de 400 mètres par an en direction de la mer et elle finit par se fragmenter. La solution de Broughton, simple mais incroyable, est d’avoir mis Halley VI sur skis géants, ce qui permet sa mobilité. Le projet semble relever de la science fiction.

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   L’utilisation de modules apporte également des réponses intéressantes. En cas de besoin, il est possible de les additionner et agrandir la base. Chaque module est dédié à un programme spécifique : deux qui produisent l’eau et l’énergie, un module commande les autres, deux modules sont réservés à l’espace de travail, deux pour l’habitat, et enfin un grand module est dédié à la vie sociale, ce dernier se distinguant des autres par sa taille et ses ouvertures vers l’extérieur. Les modules de travail et de l’énergie sont séparés du reste du convoi par une grande passerelle. Celle-ci oblige les scientifiques à prendre l’air une fois par jour en la traversant, ce qui est important pour lutter contre la sensation de confinement. La passerelle sert aussi de coupe feu, permettant en cas d’incendie de se réfugier dans l’attente des secours.

Ce mode de construction permet d’assembler le différents éléments en un mois, seule période possible pour construire la base avant que les conditions ne deviennent trop dures. De plus, la nature même des matériaux de constructions permet une rapidité de mise en œuvre plus intéressante. La structure, très résistante, est en métal. Une fois celle-ci montée, elle est habillée de panneaux à haute isolation composite GRP (plastique à renfort de verre), qui rendent cette enveloppe à la fois très résistante, mais aussi plus légère que du métal.

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De par son isolement et de son inaccessibilité, l’exemple des bases scientifiques dans l’antarctique apporte son lot de problèmes et de solutions pour l’habitat. Ce mode de vie expérimental et spécifique peut être en partie transposé à des habitations classiques dans une recherche de logement efficace et autonome.

   Au Pôle sud, manger des légumes frais est un vrai défi. Les avions de ravitaillement ne pouvant accéder à la base que la moitié de l’année, on limite un maximum l’importation de denrées alimentaires. Dans plusieurs stations, dont Halley VI, les scientifiques recourent à l’hydroponie leur permettant de cultiver toute l’année. Ce mode de culture hors-sol nécessite des installations particulières qui impactent la vie au sein de la base. Les lampes à vapeur de sodium, obligatoires pour la pousse des végétaux, profitent aussi aux habitants. Avec une nuit qui dure plusieurs mois, les habitants aiment se revigorer près de ces soleils artificiels.

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   En palliant au problème du manque de nourriture, la base scientifique limite l’exportation de produits, le coût de transport. La consommation de carburant est réduite par l’utilisation de bio-digesteurs, un dispositif biologique permettant de créer de l’énergie à partir de matière organique. En plus d’apporter une quantité de lumière non négligeable pour ses habitants, jardiner sur Halley est aussi une expérience sociale. Dans un endroit aussi désertique, la vie commune est un point essentiel que l’architecture met en avant. L’efficacité des espaces, notamment dans les chambres, qui sont très utilitaires, contraste avec les parties communes, véritables lieux de rassemblement et de confort. Celles-ci sont pensées pour créer des ambiances propices à la vie en groupe. L’architecture influe sur la vie et l’ambiance au sein de la base, aussi bien dans le dessin des espaces que dans le détail des matériaux. Certaines essences de bois ont été incorporées dans la station afin d’imprégner le lieux d’une odeur naturelle qui palie au manque de végétation en antarctique.

   En 1964, Archigram développait l’idée d’une métropole itinérante ; pouvant se connecter à d’autres. Une utopie et de belles images, mais rien de construit. Aujourd’hui, même si l’échelle est très différente, on se rapproche de cette idée, des personnes vivant ensembles dans une architecture mobile, qui est finalement très belle.

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   Les conditions de vie extrême au pôle sud amènent à proposer de nouvelles solutions susceptibles d’améliorer nos manières de vivre en climat tempéré, changeant nos façons de consommer et d’habiter.

 

 

 

 

Bibliographie :

Pour en savoir plus sur le projet Halley VI, mais aussi découvrir d’autres architectures en milieu hostile :

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Ruth Slavid, «Architecture des limites, construire en milieu hostile, du désert au vide interplanétaire», édition Seuil, 2009

 

 

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Robert Kronenburg, « Flexible : Une architecture pour répondre au changement« , p.185-189, édition Norma, 2007

 

 

 

logo_le_moniteur«Quand l’architecture défie le grand froid », le moniteur, 6 mars 2015, N 5806, p26-29. Article se concentrant sur trois projets en grand froid.

 

Web:

 

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