L’ART COMME BOUCLIER CONTRE L’EXPULSION

L’Italie constitue une porte d’entrée dans l’Europe pour des dizaines de milliers de migrants. Certains poursuivent leur route pour rejoindre le nord, vers la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni… Cependant, nombreux sont ceux qui restent pour s’installer en Italie. La plupart ne reçoivent aucune aide, et le délai pour obtenir une résidence permanente peut aller jusqu’à 15 ans. Sans cette autorisation, il est impossible de se loger, d’avoir un emploi, d’accéder à la santé ou encore de scolariser les enfants. La ville de Rome compte actuellement 75 000 sans abris. Face à un tel afflux, des associations romaines et des groupes d’intellectuels luttent pour tenter de contourner les règles et offrir à ces personnes un semblant d’humanité. 

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Le groupe STALKER est un groupe informel composé d’architectes, intellectuels, artistes, anthropologues et diverses spécialistes. Il s’est constitué en 1996, commençant par réaliser des déambulations collectives aux marges des villes telles que Rome, Milan, Berlin ou Paris. Cette démarche a pour objectif de découvrir des terrains vagues abandonnés et découvrir une nouvelle réalité de la ville. C’est dans cette démarche que le groupe a entrepris d’aborder les alentours de Rome et ses paysages abandonnés. Hors de ses murs, ils ont rencontré des «populations sans territoire», ce qui aboutira plusieurs années plus tard à la création de « villages de la solidarité ». Stalker, par le biais de la « transurbance », va à la rencontre de ces communautés nomades (Roms et Kurdes pour la majorité). Aujourd’hui, le groupe lutte pour ces populations sans terre en tentant, entre autre, de changer les préjugés de notre culture contemporaine. Cela passe par un travail en collaboration avec différentes universités de Rome. Stalker emmène les étudiants dans différents camps, squats ou bidonvilles pour leur faire découvrir ces univers. 

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Petit à petit ces démarches conduisent à des projets concrets comme la création du Musée des Autres et de l’Ailleurs de Métropoliz (MAAM), qui est situé loin du centre historique de Rome,  à proximité du GRA ( « périphérique » romain ), loin des zones touristiques. Cette ancienne usine de mortadelle désaffectée vaut le détour. Après avoir donné une petite participation à l’entrée, nous sommes accueillis par le créateur du projet, Giorgio de Finis. Le principe: se servir de l’art en invitant des artistes engagés pour faire barrage contre les autorités italiennes et créer un accès permettant aux habitants d’investir les lieux sans se faire expulser. 

Le quartier est devenu solidaire. Par exemple, certains directeurs d’écoles prennent le risque d’accepter des enfants dans leurs classes sans qu’ils n’aient l’autorisation de bénéficier du système éducatif.

Le MAAM fonctionne sur la base d’une organisation qui comprend une grande cuisine commune. Certains sont chargés de préparer les repas pour les habitants et pour les visiteurs du samedi. Dans la salle commune, tables, jeux, télévisions sont mis à la disposition de tous. A l’étage se trouve une salle de classe pour les plus jeunes, les tables de multiplications accrochées aux murs, tandis qu’une bibliothèque est installée sur la mezzanine de cette immense salle en double hauteur.

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On trouve différents quartiers respectant les différentes nationalités qui cohabitent. Dans les petites baraques auto construites sont installés des Péruviens et dans les étages une communauté Roms. Tout le bâtiment est embelli pour nous faire oublier l’ancienne usine. Cependant les conditions de vie des habitants restent rudes, voire inhumaines. La structure du bâtiment n’a jamais été réhabilitée, il n’y a aucune isolation thermique, les fenêtres sont fermées à l’aide de bâches, l’eau et l’électricité ne sont pas présentes partout. C’est avec beaucoup d’émotion que nous découvrons un mode de vie diamétralement opposé au notre. Ici, on apprend à survivre.

Occupé depuis 2009, en premier lieu par BPM, un groupe radical défendant le droit au logement, au moment de la vente de l’usine à un promoteur, le bâtiment est partiellement en ruines. Cette fragilité a aussi contribué à la cohésion de tout l’ensemble grâce au travail des artistes venus « réparer » les lieux en ayant souvent recours aux matériaux sur place.

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Un ascenseur hors d’usage est par exemple utilisé par l’artiste visuel Michele Welke pour une oeuvre métaphorique sur le rôle de l’argent dans l’art et dans l’élévation sociale. Une autre salle, utilisée autrefois pour équarrir les carcasses de porc, est maintenant le support d’une gigantesque peinture murale, oeuvre de deux peintres espagnols, Pablo Mesa Capella et Gonzalo Orquin. Intitulé E-MAAMCIPAZIONE, on y voit une série de cochons pendus, les deux derniers parvenant à s’échapper. Plus loin, les cages autrefois utilisées pour enfermer les animaux, servent d’installation à l’artiste allemande Susanne Kessler, pour une oeuvre baptisée « Guantanamo ».

Tous ces artistes nous parlent d’« inhospitalité terrestre » et imaginent un film où les habitants jouent leurs propres rôles. Ensemble, face à ce rejet, ils imaginent et construisent une fusée qui les transporteraient sur une autre planète.

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Cet endroit expérimente de nouvelles formes de coexistences sociales tout en se situant au rang des grands musées et institutions italiennes de la capitale (le MAXXI et MACRO). Toute l’usine est transformée en un objet et un sujet d’art collectif. Les artistes sont invités à apporter leur contribution gratuitement en étant en perpétuelle interaction entre l’espace singulier et ses habitants. Ici l’art est une arme, et l’intervention de chacun se fait par le bouche à oreille grâce aux associations, universités, galeries… Petit à petit le MAAM se dote d’une belle collection essentielle à sa protection contre la menace toujours présente d’une expulsion. Ces exemples nous montrent que Rome, ville prestigieuse pour l’art et son histoire, cache une autre réalité. Elle est aussi une ville que ses habitants tentent d’arracher aux spéculateurs en faisant appel à la réappropriation et l’alternatif.

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Bibliographie

  • Livres :

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Christiane Vollaire et Philippe Bazin, Le Milieu de Nulle part, 2012, Edition: Créaphis éditions, Collection : Foto, 168 pages

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Samuel LEQUETTE et Delphine LE VERGOS, Décamper, De Lampedusa à Calais, un livre de textes et d’images & un disque pour parler d’une terre sans accueil, 2016 , Edition : La découverte, Collection : Essais & Documents, 322 pages

  • Vidéos documentaires :

Make Art not Money – Pablo Echaurren présente le MAAM

Space Metropoliz : Projet vidéo des artistes du MAAM avec ses habitants

  • Mémoire:

Pauline Maisondieu, Le rôle de l’espace dans l’exercice du droit des étrangers retenus, Master II, EHESS, 2010

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