ARCHITECTURE EXPRESS EN BÉTON

Longtemps situé en dehors des frontières de la ville, le quartier de Retiro commence à s’urbaniser vers la fin du XVIe siècle. L’arrivée de la fièvre jaune au XIXe fait bouger les familles plus aisées vers ce quartier recherchant la sécurité et la salubrité. Peu à peu, Retiro se remplit de bâtiments luxueux et de résidences seigneuriales. Aujourd’hui quartier administratif et mal famé, il regorge pourtant d’éléments luxueux d’une époque en effervescence et se voit ponctué également de quelques points clés de la ville comme le courrier, le service de migrations et les 3 gares les plus importantes de la ville.

C’est alors dans les années 1934 que la famille Kavanagh, en mauvais termes avec la renommée famille Anchorena, propriétaire de la Basilique du Saint Sacrement, commence la construction de l’ambitieux bâtiment portant leur nom qui cacherait presque intégralement la Basilique construite sur la parcelle voisine dans ce fameux quartier de Retiro.

Aujourd’hui situé au 1065 de la rue Florida, le projet ne sera pas un de plus dans Buenos Aires ni en Amérique Latine et à son époque, il deviendra le plus grand bâtiment de toute l’Amérique du Sud.

Innovant par sa hauteur, il est donc également innovant par sa technologie et les prouesses techniques des ingénieurs qui ont travaillé dessus.

Œuvre de l’agence d’architecture Sanchez, Lagos y de la Torre, il est inauguré en janvier 1936 et ses 120m de hauteur font de lui le premier et le plus haut édifice en béton armé d’Amérique Latine.

L’agence, formée par deux architectes argentins et un architecte uruguayen, débute son œuvre par un style purement académiste mais s’oriente rapidement vers un style innovant qui deviendra le leur, penchant vers l’art déco, le rationalisme et la lutte contre l’ornementation.

Si à l’époque le béton armé commençait a peine à apparaître dans le paysage de Buenos Aires, aujourd’hui il concurrence fortement la brique et s’impose de plus en plus.

Innovant dans sa matérialité et sa prouesse technologique, l’édifice Kavanagh contient un système porteur d’eau de très grande capacité et une installation électrique capable, selon sources argentines, de conserver et alimenter une ville de 80 000 habitants. Il possède également une chaufferie similaire à celle d’un bateau en charge du machiniste naval Carlos Aranda et est le premier bâtiment de logements à acquérir un système complet de climatisation centralisée opéré par le géant américain Carrier.

Il possède également une batterie de 12 ascenseurs dont 6 principaux et 6 de service, 33 étages et 113 appartements.  Tous ces éléments sont la preuve d’un bâtiment fait par et pour une classe socialement aisée.

Construit sur un ancien ravin, c’est une difficulté supplémentaire qui vient lui donner un prestige important en terme de prouesse technique.

Au delà de toute une partie technique importante qui fait une grande partie de l’intérêt du projet, architecturalement et volumétriquement, l’édifice présente plusieurs caractéristiques importantes à déveopper.

Commençant par un mélange de rationalisme et d’une volumétrie Art Déco, le bâtiment Kavanagh suit la lignée moderne qui se développe de façon fulgurante à l’époque en Argentine.

Sa forme, s’apparente à la proue d’un bateau. Son orientation face au Rio de la Plata n’en est alors pas anodine. Mirador vers le Rio, sa forme verticale discontinue offre au bâtiment des terrasses et esplanades vers l’extérieur à plus d’un tiers de l’édifice.

Ces terrasses sont dues à des règlementations urbaines municipales qui tiennent compte du contexte environnant et d’une certaine envie d’harmonie générale. Cela étant, des impôts ont permis une dérogation à la règle et la construction a pu prendre de la hauteur.

Les terrasses permettent une vie complémentaire, une touche de nature dans ce grand bloc de béton et un certain privilège supplémentaire à la vie en plein centre ville.

Profitant également de la topographie ascendante de la ville, ces ouvertures offrent de belles vues aux habitants sur le reste de la ville et le Rio de la Plata

Dans les nombreuses curiosités que présente ce bâtiment, l’une d’elles est le système d’entrée au bâtiment. Celui qui, n’habitant pas l’édifice, veut y pénétrer devra se mettre en relation avec un gardien qui permettra ou non son entrée. Ce détail entre dans l’esprit distinct et haut de gamme d’un bâtiment qui se veut spécial et exclusif.  Le système est alors semblable à celui de la réception d’un hôtel.

Nul ne peut alors entrer dans le bâtiment sans être spécifiquement invité par un locataire.

Par ailleurs, le bâtiment qui paraît  austère de l’extérieur est en réalité luxueux dans les détails intérieurs. La finesse de qualité du bâtiment se trouve dans les services qu’il propose et dans son raffinement intérieur. Marbre venu de toute part,  quantité d’ascenseur, service de sécurité et service de maintenance permanent sont autant de détails qui forment la particularité du bâtiment et son côté innovant à une époque où toute cette quantité de services étaient rares.

L’appartement plus luxueux du bâtiment était celui que s’était réservé Corina Kavanagh pour elle, au 14e étage de 726m².

Mais finalement, ce qui à une certaine époque était un objet rare et exceptionnel, influant et luxueux, reste dans une certaine mesure un fascinant reste d’un brillant passé mais ne correspond plus au prestige recherché aujourd’hui.

Carlos, habitant depuis près de 4 ans dans un bel appartement au 11e étage du célèbre bâtiment nous affirme que les gens qui y vivent sont des gens différents, pas comme les autres. « Ici habite une classe sociale non identifiable. Socialement neutre mais qui tend, intellectuellement, à un niveau supérieur. »

Il nous affirme également que le Kavanagh ne correspond pas à la mentalité contemporaine qui contamine les familles de nos jours. « Que recherche l’habitant moderne ? Une piscine dans l’enceinte du logement et un SUM (Salon à Usages Multiples).

Ici, il n’y a ni piscine ni SUM, parce que ça va à l’encontre de l’identité du bâtiment. »

Exigeant, le Kavanagh impose son identité socioculturelle mélange d’un passé marqué, de deux familles singulières restées dans les annales, d’un quartier particulier à mauvaise réputation et d’une architecture imposante et remarquable qui ne laisse personne indifférent.

Malgré les différences d’opinions que peuvent exister d’un point de vue esthétique ou bien technique, le bâtiment reste tout de même symbole d’une époque en pleine effervescence et 1999 n’est en aucun cas banale.

La dernière année du XXe s° l’a mené vers les gradins du Patrimoine Mondial de l’Unesco et des Monuments Historiques nationaux.

Références

WEBER, Laura, LEVIN RABEY, Carla, MESQUID, Susan, Buenos Aires de ayer y hoy,  2010

PIÑERO, Alberto Gabriel, Las calles de Buenos Aires. Sus nombres desde la fundación hasta nuestros días, Instituto Histórico de la ciudad de Buenos Aires, Buenos Aires, 2003

https://www.youtube.com/watch?v=JKNPbH4fHck

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s