ARCHITECTURE DE PRECAUTION

 La vie dans un bunker

Cet article fait suite à une interrogation lors de mon séjour en Suisse. «Mais pourquoi donc une porte blindée pour accéder à la cave?» Mon étonnement de nouveau résident suisse, qui n’était jamais descendu au sous-sol d’un logement Suisse, était compréhensible. Pour accéder à la laverie qui est commune dans les logements collectifs, je suis descendu dans le sous-sol de l’immeuble à côté des caves. Il ne s’agissait pas d’un simple sous-sol. En réalité, je venais juste de franchir la porte de notre abri antiatomique. Grâce aux épaisses portes blindées, au système de ventilation et aux filtres antiradiations, la totalité des occupants de l’immeuble pourraient même, dans la pire des hypothèses, survivre à une attaque nucléaire.

Une place pour chacun

Lorsque l’on s’y intéresse de plus près, on apprend que les lois suisses imposent ce type d’abri antiatomique. « Chaque habitant doit disposer d’une place protégée dans un abri situé à proximité de son lieu d’habitation et atteignable dans un délai raisonnable ». « Lors de la construction de maisons d’habitation, d’immeuble de logements et d’hôpitaux, les propriétaires d’immeubles doivent réaliser des abris, les équiper et, par la suite, les entretenir », imposent les articles 45 et 46 de la loi fédérale sur la protection de la population et sur la protection civile.

En réalité, 114 % de la population suisse a une place dans un abri antiatomique. La Suisse n’est pas un cas isolés même si elle est la plus avancée. La Suède et la Finlande s’en rapprochent avec une couverture égale à 80% et 70% de la population. Tandis qu’en France, seul près de 4% des habitants pourrais trouver refuge en cas de nécessité.

Cette politique du bunker était très en vogue durant la guerre froide et la Suisse, à la différence de la Norvège, n’a pas souhaité abroger l’obligation de construire des abris antiatomiques. Après avoir analysé la situation, le Gouvernement est arrivé à la conclusion que de tels abris conservent leur utilité, non seulement en cas de conflit armé, mais aussi afin de faire face à d’éventuelles attaques terroristes, à l’arme nucléaire, à des incidents chimiques, ou encore des catastrophes naturelles. Les abris antiatomiques en Suisse ont donc encore de beaux jours devant eux.

MTQzODc4NzQzNS0zNjc1ODk1MTUwLTI1OTY1LTI=.jpgEntrée dans un sous sol (abri anti-atomique) Suisse

Architecture survivaliste et business de la peur 

De ce fait, toute une économie s’est ainsi développée autour de ce mode d’habiter et surtout autour de cette peur d’une attaque ou de l’apocalypse. En Suisse, il s’agit principalement de rendre utile tous ses espaces en leur donnant des usages précis, laverie, stockage, cellier, etc ; mais dans d’autre pays, comme aux Etats-Unis cela va beaucoup plus loin. Ainsi, plusieurs entreprises aménagent des bunkers en véritable logement de luxe, souvent pour des milliardaires. Mais il existe également des « survivalistes » où « preppers » comme on les nommes aux Etats-Unis, qui se préparent à la fin du monde. Une fin du monde qui est envisagée sous n’importe quelle forme : un feu nucléaire, une catastrophe naturelle, un virus mortel ou une attaque terroriste. Face à cette menace, le principal est d’être préparé et de rester caché, de se terrer sous la surface. Les survivalistes sont apparus pendant la guerre froide et se préparaient alors à une éventuelle guerre nucléaire, ils sont réapparus en nombre dans les années 1990 pour se protéger du « bug du passage à l’an 2000 » et plus récemment pour se préparer à la fin du monde annoncée en 2012. Les différents réseaux sociaux et le contexte de tension actuel permettent l’accroissement de l’activité du survivalisme principalement aux Etats-Unis.

Pour le survivaliste, les questions d’autosuffisance, d’autogestion et plus généralement d’autonomie sont centrales. Pour ce faire, l’abri souterrain est la meilleure des solutions. Dans les états américains soumis aux risques de tornades, chaque maison où presque possède ainsi son refuge. Pour les survivalistes qui croient en une cause climatique ou nucléaire de la fin du monde, ce type d’habitat apparaît idéal, mais en réalité, un simple refuge n’est pas suffisant. Ils cherchent d’avantage de sécurité avec des abris anti-atomiques.

En conséquence, plusieurs entreprises proposent des abri-logements clé en main avec différentes gammes pour tous les budgets (enfin, toutes proportions gardées : c’est plus cher qu’une maison traditionnelle). La compagnie Vivos, spécialisée dans l’architecture survivaliste, offre, selon son fondateur Robert Vicino1, une autonomie minimum de 365 jours.

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Bunker proposé par l’entreprise Vivos

Pour pouvoir bénéficier d’une place dans une de ces arches de Noé censées résister au déluge de fléaux de la fin de notre monde, il faudra compter entre 50 000 à 200 000 dollars la place. Et comme Robert Vicino, qui lui-même ne se déclare pas survivaliste, a bien compris qu’il y avait là de l’argent à gagner, joue sur son site avec les craintes d’une catastrophe économique globale qui contribuerait au règne de l’anarchie.

Pour certains, se protéger dans un abri ne suffit pas. C’est le cas de Piero Falotti, chef d’entreprise suisse qui pense que les bunkers ne sont pas l’unique solution. Dans son livre : Survivre à l’effondrement économique, la fin du monde prend une tournure financière. Il préconise donc la construction de BAD (Base Autonomes Durables) : «…qui permettront à de petites cellules sociales de survivre en cas d’effondrement du système, via le stockage de nourriture, l’apprentissage de techniques de survie en milieu hostile, l’entraînement armé et l’autarcie agricole. » (Natalia Trouiller et Marie-Lucile Kubacki : Survivalisme, l’idéologie du pire).

Quand les ultra-riches se préparent au pire

Les ultra-riches investissent également en masse dans des bunkers de luxe. En effet, un récent article publié dans la revue du Crieur par Mediapart, met en lumière les nombreux milliardaires, principalement américains, qui se préparent au pire. Pour ces gens qui ne se déclarent pas survivaliste, l’achat d’un bunker est un investissement comparable à celui d’une assurance-vie. Ainsi, des anciens silos anti-nucléaires construits durant la guerre froide sont rachetés par des promoteurs et aménagés en habitats luxueux avec notamment des fenêtres à LED diffusant le paysage de son choix pour éviter la claustrophobie. Les appartements souterrains sont ensuite vendus entre 3 et 5 millions de dollars. Pour l’instant, ces lieux n’ont jamais été habités par leurs riches propriétaires et sont inoccupés.

L’avenir dans un bunker ?

On est donc en droit de se demander comment vivre ou apprendre à vivre de manière permanente où pour une longue période dans ce type d’habitat ? En effet, rare sont les témoignages d’expériences longues dans un abri sousterrain. Ce nouveau mode d’habiter pose de nombreuses questions : la question de la lumière et de l’eau deviennent centrale, ne serait-ce que pour cultiver son alimentation. Mais la question de l’enfermement et ses effets sur les comportements est également très importante. Tous ces questionnements sont d’autant plus d’actualité au vu du contexte mondial de plus en plus tendu entre certaines puissances.

1 Robert Vicino est un Américain, fondateur de la compagnie Vivos qui a construit une vingt-cinq bunkers, dont la majorité, aux Etats-Unis. Chacun de ces bunkers pourrait abriter selon sa taille entre 50 et 1000 individus et garantir à leurs occupants un minimum de 365 jours d’autonomie.

 

Bibliographie

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Survivre à l’effondrement économique, Piero Falotti – 2011

Survivalisme, l’idéologie du pire, Natalia Trouiller et Marie-Lucile – 2012

  • Sites internet

Terravivos.com

Tdg.ch

Swissinfo.ch

  • Articles Web

https://www.tdg.ch/suisse/vie-nouvelles-bunkers-suisses/story/23671978

  • Vidéos documentaires

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