ARCHITECTURE DU MOINS

 L’habitat minimum

Manger, dormir, s’abriter. Au-delà des fonctions vitales qui s’imposent à l’Homme, quels sont ses besoins et comment les intégrer dans la construction d’un habitat? Cet article est une critique de l’habitat minimum. Il fait suite à un questionnement personnel : pourquoi la recherche du minimum pour vivre fascine-t-elle tant ? Jusqu’où sommes nous prêt à réduire notre habitat ? Et surtout, ces habitats sont-ils réellement destinés à des personnes en recherche urgente d’abri (migrant, réfugié, SDF…)

DIOGENE – RENZO PIANO, 2010

Nombreux sont les architectes qui se sont amusés à dessiner un prototype d’habitat minimum, sans avoir pour autant une réflexion quant à la rentabilité économique de ce modèle. C’est devenue la tendance, une mode, comme les designers doivent avoir réalisé une chaise dans leurs références, l’architecte, lui, doit avoir conçu un habitat minimum. Ainsi, on trouve de nombreux exemples, souvent cité en références dans les écoles d’architecture, comme notamment le modèle « Diogène » de Renzo Piano.

Dans plusieurs de ses ouvrages consacrés à sa vie, l’architecte italien (Renzo Piano) confie que l’idée d’une habitation minimaliste trottait dans sa tête depuis le début de ses études d’architecture. Au fil du temps, cette idée est même devenue une obsession. Le projet a finalement été rendu possible en 2010, date à laquelle Renzo Piano rencontre son commanditaire, Rolf Fehlbaum, président de Vitra (éditeurs de mobilier de designers). La mini-maison conçue par l’architecte mesure 7 m2. Sa structure fournit un confort simple pour une personne. Elle dispose d’un salon (équipé d’un bureau escamotable et d’une chaise), d’un canapé-lit. Des toilettes séparées, une douche, un meuble de cuisine avec un évier intégré et un réfrigérateur viennent compléter l’ensemble. De nombreux espaces de stockage ont été intégrés (dans les murs, le toit, et même le plancher). La maison est par ailleurs écologique et auto-suffisante : le toit est équipé de panneaux solaires, l’eau de pluie est collectée et stockée dans des conteneurs placés sous la structure. Renzo Piano la baptise « Diogène » en référence au philosophe de l’Antiquité grecque qui vivait dans un tonneau et préconisait une vie simple. Cette habitation minimaliste est exposée sur le site du musée Vitra à Weil-am-Rhein (Allemagne).

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Diogène, Renzo Piano – 2010

L’Architecte propose des réponses à des problématiques liées au contexte géographique (urbain, rural, montagneux, inondable, …) social, économique, environnemental d’un lieu, et parfois même à l’actualité (abri d’urgence). Mais l’Architecte doit-il faire oeuvre d’art et remplir des musées de petit objet unique ? Au prétexte que l’oeuvre réalisée est appelée habitat, cette dernière est-elle pour autant réellement habitable ? Tant de questions auxquels très peu de témoignages permettent de répondre.

Si certains architectes aiment se qualifient volontiers comme des artistes comme Franck Gehry ou Renzo Piano, on trouve également certains artistes qui ont développé une recherche plastique sur l’habitat minimum.

CELL – ABSALON, 1991-93 

Absalon (1964-1993) est un artiste israélien qui s’est intéressé à la question de l’habitat minimum. Ce dernier a développé une série de six structures pour son propre usage et prévoyait d’installer des versions finales de ces « cellules » résidentielles, comme il les appelle, équipées d’électricité et d’eau courante, dans six grandes villes du monde, correspondant à ses activités d’exposition. Absalon déclarait que les cellules habitables achevées fourniraient « une solution pour vivre dans la société».

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Cellules n°1,2 et 3. Absalon 1992

Fabriquée à partir de contreplaqué, l’unité est entièrement peinte en blanc. Sa forme arquée et lisse, ressemblant à une voûte, comporte deux ouvertures rectangulaires : une porte à l’avant et une fenêtre horizontale à l’arrière.

La cellule n ° 1 était destinée à Paris. Absalon expliquait que l’architecture de chaque cellule est une réponse à leur destination urbaine : « je me suis inspiré d’une tombe romaine pour Paris, car je pense que Paris est une ville très classique ». La cellule partage avec les autres prototypes de la série une échelle modeste, des surfaces blanches et une approche économique des besoins quotidiens de l’artiste. Sur une superficie de 12 m2, la structure dispose d’une kitchenette, d’un espace de travail (composé d’une table, d’une chaise et d’une étagère), d’un placard sur lequel repose un matelas et d’une salle d’eau.

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Croquis Cellule n°1. Absalon 1992

Pour chaque cellule, les dimensions des objets du quotidien et la distance entre les espaces minimaux ont été soigneusement calculées en fonction des proportions du propre corps de l’artiste. Absalon expliqua la signification de ce système architectural lors de sa première exposition des cellules en 1993 : « La cellule est un mécanisme qui conditionne mes mouvements. Avec le temps et l’habitude, ce mécanisme deviendra mon confort (…) La nécessité du projet naît des contraintes imposées. Je voudrais faire de ces Cellules mes maisons, où je définis mes sensations, cultive mon comportement. Ces maisons seront un moyen de résistance à une société qui m’empêche de devenir ce que je dois devenir ».

Bien qu’Absalon ait voulu que les cellules offrent un mode alternatif d’existence dans la ville, il avait pris soin de souligner que les maisons n’étaient pas censées être destinées à l’avenir et au plus grand nombre. Ce faisant, leurs structures fragiles en contreplaqué les rendaient éphémères. L’artiste l’explique en ces termes : « Une fois que je ne suis plus là, ces maisons disparaîtront à cause de leur nature éphémère, elles sont vraiment des constructions liées à ma vie, à moi, seulement à moi ». L’artiste, atteint du SIDA depuis de nombreuses années, essayait de se recréer des cocons, des cellules neutres.

TAMPA SKULL – ATELIER VAN LIESHOUT, 1998 

D’autres artistes comme ceux de l’Atelier Van Lieshout ont développé des habitats minimums. Ce groupe d’artistes hollandais a produit l’oeuvre Tampa Skull (1998). Structure habitable à l’apparence curieuse, elle est constituée d’un emboîtement de volumes géométriques semblant aléatoires et quelque peu désarticulés. À la différence des cellules pures et blanches, presque modernistes d’Absalon, la Tampa Skull est recouverte d’une peinture bleue qui lui confère une allure de container constructiviste. À l’intérieur, quatre pièces en enfilade distribuent les usages minimums d’un logement classique : séjour, cuisine, bureau, chambre, sanitaires.

Cette oeuvre fait également partie d’une série de plusieurs cellules d’habitation mobile. Chaque élément, chaque espace est étudié et calculé au millimètre près afin de permettre une optimisation des actions quotidiennes classiques, tout en interrogeant le rapport du corps dans l’espace. Autonome, cet habitat compact et isolé doit être perçu comme un lieu de retraite du monde contemporain, permettant le retour sur soi, dans un univers à définir soi-même, selon ses propres règles, puisque tous les codes de l’habitat classiques ont été balayés.tampascull_2

Tampa Skull, Atelier Van Lieshout, 1998

 

L’habitat minimum : le logement de l’avenir ? 

De nombreux habitats minimums ont été réalisés pour des camps d’urgence comme par exemple ceux de l’architecte Shigeru Ban au Japon. Cependant, la fascination pour la recherche d’un espace minimum pour vivre va bien plus loin que la question d’une optimisation place et d’une situation d’urgence. Qu’il soit à la base d’une réflexion plastique, qu’il constitue une expérimentation ou un projet singulier, l’habitat minimum est très souvent décontextualisé. L’environnement qui l’entoure importe peu, sauf dans le cas de l’urgence, seule la question de l’essentiel, de la libération des contraintes extérieures et de l’ergonomie de l’Homme dans un espace restreint est pris en compte.

Au delà des fonctions vitales : manger, dormir, s’abriter, l’Homme à des besoins tout aussi importants, comme l’activité physique et l’activité psychique. Seul Absalon, ici, nous montre une recherche avec une certaine prise en compte de ses besoins avec la méditation et l’écriture notamment. Les technologies contemporaines amènent une nouvelle réponse aux besoins de l’Homme : l’intelligence artificielle permet de pouvoir communiquer avec son ordinateur. Autrement dis, plus besoin d’être deux pour communiquer.

Avec l’accroissement de la population mondiale et le manque de logement dans les villes, ce type d’habitat, aujourd’hui expérimental, deviendra peut-être la norme de demain. Alors, l’architecte pourra, en adéquation avec sa formation, adapter ces expérimentations plastiques aux contraintes architecturales.

 

Bibliographie

Conférence : École Nationale Supérieure des Beaux-Arts, Paris, 4 mai 1993, réimprimé dans Susanne Pfeffer.

Absalon, catalogue d’exposition, KW Institut d’Art Contemporain, Cologne, 2011.

  • Sites internet

lesabbatoirs.org

tate.org.uk

  • Articles Web

http://www.tate.org.uk/art/artworks/absalon-cell-no-1-t07222

  • Vidéos documentaires

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