Léopold Sédar Senghor et le parallélisme asymétrique

Un concept et d’un style d’architecture africains

Rachetée par l’état du Sénégal, la maison de Léopold Sédar Senghor a été réhabilitée et érigée en musée en 2014. Elle est désormais ouverte au public. Voulant toujours la visiter pour mieux comprendre le fonctionnement de la maison et de comprendre le concept, j’ai pu la faire qu’en 2016 et cette dernière a déclenché mon envie d’écrire un article qui s’articule autour de la maison dénommée par son propriétaire les dents de la mer.

Léopold Sédar Senghor, poète et homme d’état, définit le parallélisme asymétrique comme « une répétition diversifiée du rythme dans le temps et dans l’espace » , irrégularité dans la répétition caractérisant le plus justement le rythme africain. Cet article propose d’éclairer la manière dont le père de l’indépendance du Sénégal a prolongé et donné forme à sa réflexion poétique en réalisant une construction architecturale originale : sa maison, située à Fann résidence sur la corniche ouest de Dakar. Fidèle au principe du parallélisme asymétrique, cette réalisation participe de la reconquête d’une architecture africaine libérée de la tradition occidentale, c’est-à-dire faite de volumes et d’espaces qui ne se répètent pas.

Senghor, chantre de la négritude

Né à Joal, au Sénégal, le 9 octobre 1906, Léopold Sédar Senghor fait ses études à Paris, au lycée Louis-le-Grand et à la Sorbonne. Reçu à l’agrégation de grammaire, il débute dès 1945 sa carrière politique. Élu député du Sénégal, il est, par la suite, constamment réélu et devient Ministre-conseiller du gouvernement de la République française en juillet 1959 avant d’être élu premier Président de la République du Sénégal, le 5 septembre 1960.

Avec Aimé Césaire, Senghor fut un pionnier du mouvement de la négritude. Prenant le contre-pied de la colonisation, le terme souligne l’attitude de l’homme noir face à son destin en même temps qu’il manifeste la revendication d’une culture, d’une histoire et d’une identité propre. Sur le plan international l’Afrique était alors perçue par les autres continents comme un ensemble de pays très en retard. L’homme noir était considéré comme un être sans culture, sans histoire dont l’éducation reposait sur l’assimilation des valeurs de la culture occidentale. Conscient de l’importance pour l’élite africaine d’un art noir, d’une poésie et d’une musique noires, jouissant d’une certaine reconnaissance internationale, Senghor annonce, lors de la rencontre mondiale des cultures, « au rendez-vous du donner et du recevoir », que l’Afrique ne se présentera pas les mains vides. Pour le poète défenseur de la négritude, et dont l’Afrique est la source de l’inspiration poétique, la culture, l’histoire et la civilisation africaine ont été oubliées à la fois du fait de l’esclavage et de la colonisation, mais aussi du fait que la culture africaine est fondée sur la tradition orale.

Dans un contexte de réinvention d’un art sénégalais, Pape Ibra Tall, peintre diplômé de l’école des Beaux-Arts de Paris montre dans les années 1945 ses premières oeuvres à Senghor. Ce dernier reconnaît l’assimilation d’une technique mais reproche au peintre un style est très « toubab » c’est-à-dire trop européen. Le poète conseille au peintre de se rendre au musée du Trocadéro pour regarder la manière dont les oeuvres africaines sont saturées de symétries asymétriques dans les couleurs comme dans les formes. Il lui conseille de regarder ces tableaux jusqu’à en être obsédé cela afin de comprendre la part essentielle des symboles mais surtout du rythme dans l’art negro africain.

Selon Léopold Sédar Senghor, les principaux arts de l’Afrique sont « la musique, la sculpture et la poésie […] qui souvent vivent en symbiose pour la formation d’un art intégral ». La poésie peut être considérée, en ce sens, comme « l’art majeur ». Majeur surtout en Afrique parce qu’elle capte les forces de l’univers et les exprime sous leur forme la plus active, la plus créatrice, qui est la parole humide telle que définie par Geneviève Calame – Griaule. A travers le terme de « parole humide » le rythme d’un poème peut apaiser les coeurs de par son contenu et la douceur de la phonétique raison pour laquelle les Peuls du Sénégal définissent le poème comme « Des paroles plaisantes au coeur et à l’oreille ».

Le parallélisme asymétrique dans le poème

« Le parallélisme », du mot français parallèle, est une figure de style qui consiste en la répétition d’un segment phrastique semblablement construit et d’une longueur similaire. La figure se fonde donc principalement sur la juxtaposition et sur la coordination de deux syntagmes, de deux phrases ou de deux vers semblablement construits. Senghor explique et développe sa théorie du parallélisme asymétrique en partant du rythme indo-européen. Ce dernier épouse un rythme dichotomique – par exemple 1,2 ; 2 et 2 font 4 – alors qu’en Afrique, le rythme est fondé sur le principe suivant : 1,2 mais 3 ; 2 et 2 ne font pas 4 mais font 5. Le décalage qui surgit est caractéristique du swing négro africain. Nous pouvons expliciter le parallélisme asymétrique de Léopold Sédar Senghor à travers une pensée wolof qu’il aime bien et qui s’exprime selon ces termes : « Nitt moy Garab ou nitt » (L’homme est le remède de l’homme). Cette simple phrase, qui contient trois accents, montre d’un côté une syllabe atone (Nitt moy) et de l’autre côté non pas une mais deux syllabes atones (Garab/ou nitt). On pourrait retrouver ce même principe de rythme typiquement négro-africain dans un tableau, une sculpture ou même dans une tapisserie faite de diversité dans l’unité. Ces deux tableaux de grands artistes que Senghor suivait de près.

Figure 1 - Peinture Huile Sur Toile – Œuvre de Iba Ndiaye - 1987

Figure 2 - Tapisserie Textile – Œuvre de Pape Ibra Tall - 1963

La poésie de Senghor s’inscrit dans la tradition poétique française. L’anaphore et la métonymie, chères à l’académicien sont en effet des figures de style très présentes dans ses poèmes. L’oxymore reçoit un traitement particulier chez le poète. Par exemple « Le noir s’allie au blanc, la nuit à la lumière ». Mais la technique du chant, jouant sur des rythmes et une musicalité inspirée de la terre africaine, domine la poésie de Senghor. Cette technique du chant, en tant que richesse des langues et des civilisations d’Afrique noire donne tout son sens à la poésie et au lyrisme. Le célèbre poème « Femme nue, femme noire », paru en 1945 et extrait de son recueil Chants d’ombre qui marque l’apogée de la poésie nègre.

Femme nue, femme noire

Vêtue de ta couleur qui est vie, de ta forme qui est beauté

J’ai grandi à ton ombre ; la douceur de tes mains bandait mes yeux

Et voilà qu’au coeur de l’Été et de Midi,

Je te découvre, Terre promise, du haut d’un haut col calciné

Et ta beauté me foudroie en plein coeur, comme l’éclair d’un aigle

Femme nue, femme obscure

Fruit mûr à la chair ferme, sombres extases du vin noir, bouche qui fais lyrique ma bouche

Savane aux horizons purs, savane qui frémis aux caresses ferventes du Vent d’Est

Tam-tam sculpté, tam-tam tendu qui gronde sous les doigts du vainqueur

Ta voix grave de contralto est le chant spirituel de l’Aimée.

Prototype du parallélisme asymétrique en architecture

 Au lendemain de l’indépendance du Sénégal, la musique, la peinture, la sculpture, la tapisserie et par la suite l’architecture ont été réinvestis dans la perspective d’une reconquête de l’identité du pays. La maison de Senghor qui répond parfaitement au parallélisme Asymétrique en est un bel exemple. Dessinée par l’architecte français Ferdinand Bonamy, elle a été construite en 1978 sur une parcelle de 7849 mètre carré avec une surface bâtie de 800 mètres carré.

Figure 3 - Plan de Masse de La Maison de Senghor

Compte tenu de son programme architectural très ambitieux l’ancien président du Sénégal a été contraint de s’endetter pour voir sa théorie et son concept se réaliser. L’étendue de la parcelle lui a permis de donner forme à son projet sans contrainte d’espace. Pour matérialiser le concept de parallélisme asymétrique, l’architecte a su jouer sur les volumes, les angles irréguliers et les différences de niveaux qui séparent chaque espace. Les pièces d’habitations ayant des formes parallèles et rectilignes, ces dernières s’ouvrent à travers de grandes baies vitrées sur de larges terrasses asymétriques qui leur permettent de recevoir l’ombre et une bonne ventilation tout en ayant de grande hauteur sous plafond dans toute la maison. Senghor a su produire un plan éclaté voire même déstructuré : l’alliance entre les influences africaines et occidentales symbolisant un métissage à même d’incarner la civilisation universelle.

Figure 4- Plan Rez-De-Chaussée de La Maison De Senghor

Figure 5- Plan Etage Courant De la Maison de Senghor

Cette impression de déstructuration du projet est renforcée par le traitement de toutes ces façades différentes. Les éléments de ces dernières sont encadrés de contreforts formées de grands panneaux verticaux aux lignes aiguisées développant des ouvertures en formes de triangle étirés.

Sur un grand site bordé d’arbre, sa grande parcelle rappelle au poète sa présence au milieu de la brousse, de la savane, voire même l’aube et le village. A l’entrée du portail de la maison un baobab (Adansonia Digitata) majestueux nous accueille, présent ainsi que les espèces locales qui le côtoient, bien avant la construction de la maison. L’ensemble forme le jardin du poète et rappelle les images poétiques inspirées de l’Afrique que l’on retrouve dans ces poèmes. Les poèmes et la maison en liaison étroite avec la nature. Au milieu de la maison notre regard est capté par un bassin d’eau clôturé par de grandes baies vitrées ou coule une cascade qui favorise le rafraîchissement de la maison ce qui rappelle le concept de case a impluvium développé en Casamance pour ventiler l’habitation et apporter un éclairage zénithal au centre. Au milieu de ce jardin aux multiple essences arborées, la villa de couleur terre – mélange de verre et de béton – à travers son plan et ses volumes révèle, à travers son plan et ses volumes, l’identité d’une architecture négro africaine ; la piscine, en contrebas de la maison est entouré d’arbres. Elle reste le seul élément de forme circulaire.

Senghor ayant développé le concept de parallélisme asymétrique pour la construction de sa maison, précisons que le choix de l’ensemble du mobilier et des couleurs de la chambre ont été réalisés par sa femme avec l’aide du décorateur français Jean Pierre Brossard.

details

Interieure

Trente-cinq ans après sa réalisation, la maison porte extérieurement un caractère avant-gardiste.Une question importante se pose : serait-il possible d’exploiter une telle architecture au sein d’un tissu urbain très dense ? A quelles conditions ? Développé dans le but de permettre aux pays africains d’avoir une écriture architecturale qui leur est propre, le parallélisme prolonge le combat mené par Senghor. En s’inscrivant dans ce sillage, il est nécessaire de rappeler que l’obligation d’utilisation de ce concept par les architectes sénégalais figure encore dans la loi sénégalaise. Comment expliquer alors que le ‘‘parallélisme asymétrique’’, signature propre au continent africain, n’ait pas pu prendre un grand essor dans son architecture ?

Bibliographie

 Couverture de livre  La Maison Senghor, Xavier RICOU, 17 Décembre 2015.

  • Articles Web

http://www.academie-francaise.fr/la-culture-africaine-communication-lacademie-des-sciences-morales-et-politiques

http://www.persee.fr/doc/rbph_0035-0818_1983_num_61_3_3431?q=parallelisme%20asymetrique%20de%20senghor

https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-01128046/document

http://gamlin.diop.free.fr/stylesdhabiter.html

  • Vidéos documentaires

 

 

Une réflexion au sujet de « Léopold Sédar Senghor et le parallélisme asymétrique »

  1. Moi qui passe plusieurs fois par jour devant cette villa/musée sans y prêter plus attention que cela, cet article a réussi à piqué ma curiosité. Lecture très intéressante en tout cas et les questions soulevées à la fin sont très pertinentes. Pourquoi est-ce que les codes des autres civilisations sont encore aussi présentes chez nous (souvent sans rien nous évoquer) alors qu’on a les nôtres propres.

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