Les déchets de construction : une nouvelle matière première

 

« A ceux qui viendront après nous »

Bertold Brecht

La notion de déchet est un phénomène accentué dans nos sociétés contemporaines. Après avoir étudié l’exemple précis d’un déchet, la moquette, cet article pose la question du réemploi plus largement. Le milieu du bâtiment est un secteur d’activité qui produit une grande partie des déchets de notre vaisseaux appelé terre. Le nom de déchets est souvent employé pour désigner un matériau au terme de son utilisation, son propriétaire ne lui trouvant plus d’utilité. Cependant, comme nous la montré l’exemple de la moquette, il est tout à fait possible de reconvertir un matériau après son utilisation première.
Quels sont les déchets que nous pouvons réutiliser ?
Il existe 3 grandes familles de déchets dans l’industrie du bâtiment.
On trouve dans un premier temps les déchets dangereux, anciennement nommés déchets industriels spéciaux (DIS), considérés comme dangereux, ils contiennent des substances chimiques et électriques susceptibles d’avoir un impact sur l’environnement ou la santé. Deux millions de tonnes de ce type de déchets sont ainsi détruits souvent par incinération chaque année en France. On retrouve ses substances dans les matériaux qui ont reçu un traitement chimique comme dans certain béton, dans des appareils électriques comme les lampes à basse énergie ou encore dans l’amiante.
Les déchets dits non dangereux représentent 10 millions de tonnes. Ce sont des matériaux non toxiques mais qui risquent de s’altérer, comme par exemple le métal, le bois brut, le papier ou encore le plâtre.
Enfin, il y a les déchets inertes qui représentent 30 millions de tonnes. Ces déchets ne se décomposent pas et ne brûlent pas. Les matériaux ou matières qui les composent sont considérés comme déchets faute d’utilité immédiate. Il s’agit principalement de matières minérales comme la pierre ou la terre, ou bien encore manufacturées comme le béton, la brique ou la moquette. Cette dernière catégorie représente plus des ¾ du nombre de déchets chaque année, une véritable ressource de matière première pour le domaine de la construction.
Pour autant, comme le mot l’indique, inerte, « qui semble mort », ces déchets sont bien souvent mis en décharge ou recyclés dans un système entropique. C’est-à-dire que l’on détruit la forme pour en faire un autre usage, à l’exemple du marbre qui est transformé en poudre afin de réaliser un pigment de coloration pour le béton.
Par ce système caractérisé un déséquilibre se créer : les ressources en matière première continue de s’évaporer tandis que les déchets continuent à s’accumuler.

Quels sont les conséquences de ce système ?
L’industrie étant dépendante des ressources, tous les matériaux sont potentiellement confrontés à une pénurie de ces mêmes ressources, en passant du simple revêtement de sol, type moquette aux éléments structurels tels que des fondations en béton. En effet, si l’on prend l’exemple du sable, véritable ressource limitée, une réelle problématique
se pose. Le sable est principalement utilisé dans le BTP. En France, 2/3 des constructions annuelles sont faites en béton ou béton armé. Or il faut compter en moyenne 200 tonnes de sable pour construire de maison de taille moyenne
Rappel : recette pour une fondation en béton : 44% de granulat, 35% de sable, 15% de ciment, 7% d’eau
La demande en sable s’accroît, néanmoins sa quantité ne cesse de s’appauvrir. Cependant lorsque le béton est fabriqué, il devient une matière à part entière qui ne s’altère pas dans le temps. En somme, sa durée devient infinie.
Pour autant, le béton est un des déchets inertes les plus répandu, et comme le marbre, il est souvent réduit en poussière.

Pourquoi ne pas alors permettre aux bétons d’avoir plusieurs vies ?
Cette question relance le débat. Elle interroge davantage une coutume plus qu’une difficulté technique. En effet, à l’époque de la mondialisation et de ses nouvelles technologies, le monde du bâtiment a souvent décidé de faire table rase du passé par la démolition afin de construire un nouveau monde. Cette nouvelle économie a introduit dans notre société l’idéologie de la performance. Dans l’industrie du bâtiment, aujourd’hui, les constructions se doivent d’être toujours plus innovantes, performantes énergétiquement et toujours plus hi-Tech, sans oublier d’être rentables.
Cependant, ces bâtiments ne sont pas, pour la plupart, étudiés dans une économie circulaire. En effet, ils se doivent d’être performants sur le moment, qu’importe l’impact qu’ils auront au bout de 10 ans. Ce système s’inscrit dans une idéologie de l’obsolescence programmée de tout objet de consommation, c’est-à-dire que l’objet se doit de fonctionner pendant un temps donné pour ensuite être jeté afin de faire fonctionner l’économie de nos sociétés.
L’architecture n’est-elle pas faite pour devenir de belles ruines ?
Auguste Perret soulignait ce point au moment de l’entre deux guerres notamment avec Albert Speer. Tout deux disqualifiaient les propositions post-modernistes qui selon eux amenaient « vers un anéantissement de la notion de matériel et moral de la vie ».
Cette critique d’autrefois, aujourd’hui se réactualise.
En effet, lorsque l’on regarde nos vieilles bâtisses, non normées ni performantes, ces dernières ont toutes été construites avec ce que l’on trouvait sur place ou avec l’existant. Construire avec ce qui était présent permettait de faire des économies. Les ruines servaient de fondation mais aussi de matériaux de constructions.
Bien au-delà de la ressource de matière, la ruine peut également être perçue comme une ressource culturelle. Les études archéologiques ont permis de mieux comprendre les systèmes constructifs ou sociétaux. Ces découvertes peuvent nourrir l’innovation.
Prenons l’exemple de la cathédrale de Gérone en Espagne, construite progressivement sous différents régimes et styles architecturaux. Eglise romane, elle fût transformée en mosquée puis reprise par les chrétiens, elle devint une cathédrale gothique. Une multitude d’époques marquent sa forme et traduisent la complexité de son histoire. Ainsi
ses façades et sa structure interne racontent aux visiteurs les traces d’un passé et d’une réinvention permanente. Raconté au travers de son histoire, cet édifice peut devenir intemporel : non pas par sa forme architecturale finale mais grâce à son évolution et à son adaptabilité au temps.

Ceci nous amène à envisager la reconversion des déchets dans notre monde contemporain. Réutilisation d’autant plus intéressante qu’elle s’inscrit dans son contexte, interroge les souvenirs et interpelle nos mémoires.
Comment réutiliser nos matériaux de construction ?
Les nombreux projets qui émergent actuellement confirment le fait que la réutilisation n’affecte en rien la qualité des bâtiments. L’architecte Wang Shu avec le musée d’Art de Ningbo montre comment un patchwork de matériaux de construction permet d’avoir un discours architectural puissant. Le réemploi devient un argument à la fois économique
mais aussi mémorial à l’égard de l’histoire disparue de la ville. En effet, les briques, les tuiles et les caniveaux des villages environnants qui ont été rasés ont servi de parement à cette oeuvre manifeste. Ainsi, un rythme se joue en façade au gré des changements de couleurs et des formes utilisées. Cet exemple montre également que la question de la démolition est un point important à gérer pour reconstruire. C’est toute une chaîne qui doit remettre en cause ces stratégies constructives. En Belgique par exemple, les décharges n’existent pas. De cette manière, le réemploi des briques pour les parements des maisons est une chose naturelle. Les sociétés de démolition ont opté pour de nouvelles méthodes pour préserver les matériaux qui en valent la peine.

Que faire lorsque le matériau n’est plus que caillou ?
Parfois, la démolition engendre une destruction totale du matériau, c’est ainsi que le moment d’innover survient. Si le béton est composé de sable, il est également composé de granulat. Alors pourquoi ne pas se servir de ce granulat pour en faire un nouveau marbre comme nous le montrent les bancs d’Ivry-sur-Seine créés par l’artiste Stefan Shankland. Ainsi, une matière nouvelle devient la soeur d’un matériau noble. A l’échelle architecturale, l’agence Jiakun Architects a mis au point une brique constituée de gravats de ruines et de paille. C’est ainsi que le musée Shuijingfang a été bâti en 2013.
Quelles sont les limites de cette réutilisation ?
La première des grandes difficultés qui peut décourager plus d’un professionnel est l’approvisionnement. En effet, vouloir créer un bâtiment avec un matériau de récupération va dépendre de la nature de ce matériau et de la quantité présente dans les environs. Réutiliser un gisement de déchet demande alors de s’adapter aux matériaux présents et non à un concept préconçu d’un projet. De plus en plus, des ressourceries voient le jouent. Elles permettent de mettre en relation les matériaux délaissés et les professionnels intéressés.
La deuxième difficulté concerne davantage la France et sa législation. Actuellement, il n’existe pas de définition claire pour le réemploi. De cette manière, il est difficile d’adapter un matériau de seconde main à un matériau neuf juridiquement dans la mesure où chaque matériau dans une construction doit avoir une carte de suivi. Ainsi un matériau trouvé en décharge ne peut pas être considéré, d’un point de vue juridique, comme un matériau utilisable dans un chantier public. Une législation qui peut en décourager plus d’un.
Pour autant, détourner la règle est le savoir-faire de l’architecte. De nombreux cabinets démontrent qu’il est possible de réutiliser, d’innover et de proposer une nouvelle conception architecturale en France et ailleurs. Patrick Bouchain, Jean Prouvé, Rotor d-Destruction nous montrent que le monde industriel et ses poubelles n’ont pas fini de nous faire réinventer les formes architecturales.
Alors tous à vos poubelles !

 

Bibliographie

41qtxsjnfgl-_sx315_bo1204203200_.jpgMatière Grise, Julien Choppin et Nicolas Delon, 2014
Poème, A ceux qui viendront après nous, de Bertold Brecht, 1939

  • Exposition

Matière grise, Matériaux_Réemploi_Architetcure, 2014, Pavillon de l’arsenal
https://info.arte.tv/fr/exposition-architecture-recyclee

  • Visite

Cathédrale Sainte-Marie de Gérone (photographies personnelles)
https://weburbanist.com/2013/08/20/ghost-architecture-unconscious-art-of-building-demolition/
photographies personnelles

  • Sites internet

Ghost architecture
https://weburbanist.com/2013/08/20/ghost-architecture-unconscious-art-of-building-demolition/
Laurent BARIDON « L’architecture ou la «loi des ruines» »
https://www.fabula.org/actualites/cycle-penser-la-destruction_16390.php
Cathédrale Sainte-Marie de Gérone
http://www.catedraldegirona.org/
https://fr.wikipedia.org/wiki/Cath%C3%A9drale_Sainte-Marie_de_G%C3%A9rone
Ningbo Historic Museum, Ningbo, Chine, Amateur Architecture Studio, 2008
https://www.archdaily.com/14623/ningbo-historic-museum-wang-shu-architect
Stefan Shankland – mobilier urbain à partir de déchet de construction
http://marbredici.org/
Musée Shuijingfang, Chengdu, Chine, Jiakun Architects
http://www.jiakun-architects.com/projects/10shuijingfang_museum

  • Vidéos documentaires

ENTRETIENS DE CHAILLOT, PARIS 2015, Cité de l’Architecture et du Patrimoine
http://encoreheureux.org/videos/?_sft_category_videos=conferences

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