Les enjeux du réemploi : ville future, ville heureuse.

« Fourmillante cité, cité pleine de rêve » Beaudelaire

Faire de l’architecture ne consiste pas seulement à construire une forme, un bâti. L’architecture, c’est avant tout habiter un espace. Cette dernière agit sur nos modes de vie et sur nos rapports au territoire. En outre, l’architecture a des conséquences sur nos manières de vivre en société. Dans cette optique, cet article propose un recul vis-à-vis de la notion de réemploi afin d’établir ses enjeux. En effet, ils ne questionnent pas seulement une pratique constructive ou environnementale mais bien notre manière de vivre ensemble dans la société. Le réemploi fait partie du mécanisme du développement durable dans sa globalité, c’est-à-dire écologique, économique, et sociale.

En quoi les enjeux du réemploi peuvent-ils faire évoluer notre manière d’habiter la ville ?

Pour commencer cette réflexion, posons-nous la question suivante : Quelles sont aujourd’hui les villes construites sur les principes du réemploi ?

Réponse possible : les bidonvilles. En effet, ces formes d’habitats ne cessent de se développer dans le monde. Selon une étude de l’ONU Habitat en 2016, 1 habitant sur 10 dans le monde vit dans un bidonville. Ces villes «  informelles »  ne cessent de croître dans les milieux urbanisés, principalement dans les pays en développement mais également aux abords des grandes métropoles y compris en France. Au-delà de la vie difficile dans les bidonvilles, ils mettent en évidence les prémices des systèmes du réemploi. La situation urgente des habitants pour se loger à moindre frais, avec la conscience qu’ils peuvent être délogés aussi vite qu’ils se sont installés, incitent ces derniers à développer un panel de systèmes innovants et créatifs. A cet égard, les villes spontanées font l’objet de nombreuses études car ce sont des milieux urbains qui se développent et qui prolifèrent bien plus vite que les villes classiques. On constate ainsi que fabriquer la ville de manière autonome dégage de nouvelles urbanités : les rues, le sol, les murs font l’objet d’une importante appropriation urbaine de la part de la communauté. Peindre sur un sol pour marquer une entrée ou une place, par exemple, permet de revendiquer une identité, de se différencier dans la masse construite. Ces phénomènes d’appropriation inspirent et font l’objet de nombreuses initiatives dans les villes développées aujourd’hui.

Comment ces nouveaux mécanismes urbains relancent-ils les enjeux architecturaux ?

Si l’on remonte dans le temps créer une avenue, apporter l’électricité dans la ville à permis de faire évoluer celle-ci. Construire  permet de changer notre rapport avec l’espace.

Pour autant aujourd’hui, dans un monde ultra urbanisé, comment peut-on créer encore des espaces qui permettent à la population de prendre le temps de vivre dans un lieu et de s’y rassembler ? Face à cet état de fait, de nombreuses initiatives veulent à l’inverse d’une croissance, une décélération. Par exemple, Lacaton et Vassal ont imaginé une « installation » pour le palais de Tokyo, et non une construction, afin de libérer au maximum l’espace. L’intention était d’offrir aux œuvres et aux usagers une grande liberté d’action et de promenade au sein du musée. Les architectes prennent d’ailleurs appui sur l’existence des bidonvilles : « On peut dire que dans un bidonville, il y a 99 % d’intelligence et 1% de moyen, alors que généralement, plus il y a de matière moins il y a d’intelligence. Il est terrible de constater cela partout. » 

La décélération dans nos sociétés permet de se poser et de prendre le temps d’expérimenter. Expérimenter ouvre de nouveaux champs créatifs. Construire l’espace ne doit pas être synonyme de construction massive mais plutôt d’analyse du contexte pour répondre le plus efficacement possible.

Comment le principe de décélération modifie-t-il le processus de fabrication ?

 

Partir de l’idée de décroissance n’implique pas la réduction de la qualité. De nombreuses initiatives sont réalisées et mettent en évidence le principe de construire moins pour gagner plus. Le collectif « Encore heureux » répond à des problèmes urbains posés par le principe d’installations éphémères ou imagine des structures à petites échelles telles qu’un mobilier urbain propice à l’appropriation individuelle et sans autres finalités de construction. Par exemple, lors d’un festival d’art public à Bruxelles, le collectif a inventé un moyen de transport avec des dromadaires afin de relier deux places. Toute une scénographie de la « compagnie de transport » a été créée : le chemin à parcourir, le mobilier à inventer… Avec ce véritable théâtre de rue, une nouvelle urbanité a vu le jour le temps d’un été.

Comment ces moments peuvent-ils avoir un impact à plus grande échelle ?

Ces moments éphémères ne peuvent avoir d’impact dans le temps que s’ils se multiplient. En effet, nous sommes dans un monde rapide où la demande évolue constamment. Afin d’y répondre de la manière la plus efficace possible, il faut expérimenter, installer et désinstaller afin de s’adapter à toutes les situations. C’est dans cette perspective que le réemploi permet  d’apporter une réponse à cette idée de réinvention continue et d’avoir un impact à grande échelle.

Bellastock est un collectif qui prône l’architecture expérimentale. Né à Paris en 2006 avec des étudiants de l’école d’architecture de Belleville, leur idée a été de travailler sur le cycle de la matière et du réemploi en favorisant des alternatives à la construction. Leurs recherches les amènent à développer des méthodes de projets basés sur la collaboration participative, en intégrant l’activité expérimentale au cœur du projet. Cette collaboration se traduit par un développement de pensées basées à la fois sur le savoir de conception et sur le travail manuel, le bricolage. Bricoler dans le bon sens du terme, c’est-à-dire essayer de fabriquer des systèmes plutôt que de suivre des règles. C’est ainsi que différents festivals expérimentaux ont vu le jour. En 2015, par exemple, le thème était Play mobile. L’objectif était de s’intéresser aux problématiques de la métropole, la mobilité, et d’y développer des prototypes d’habitats mobiles sur le principe du réemploi. Ainsi, avec des tasseaux de bois, des bâches et des expérimentations périlleuses, les étudiants ont fabriqué une ville autonome et mobile. Puis, cette ville a été confrontée à la réalité, le temps d’un weekend. Ce système de ville éphémère permet de mettre en lumière sur le territoire, une toute nouvelle urbanité et une toute nouvelle manière d’exercer l’architecture.

Au-delà de ces festivals, Bellastock a mis en place un Actlab depuis 2012 sur le chantier de la ZAC de l’éco-quartier Fluvial de l’île de Saint Denis. Ce grand atelier in situ a permis d’accompagner les entreprises dans la déconstruction des entrepôts présents. Le but étant de valoriser les matériaux présents sur le site. Au fur et à mesure, des ateliers pédagogiques se sont mis en place afin de sensibiliser les professionnels et les usagers pour « appréhender autrement la fabrication de la ville ». Les répercutions sont plus que positives car au-delà  du laboratoire, Bellastock est venu accompagner la ville dans son aménagement. Ainsi, des ports  fluviaux ont été créés le long de la Seine ou encore une serre agricole à usage directe, toujours dans le but d’une réappropriation par l’individu de l’espace public.

Peut-on se réapproprier toute la ville ?

Barcelone est une ville particulière, qui vit dehors et où l’appropriation urbaine est forte.  Ce phénomène a inspiré le  projet urbain actuel de la Supermanzanna à Poblenou. En effet, la ville a décidé de regrouper 9 ilôts carrés du célèbre plan Cerda afin de redonner au piéton sa place dans la ville et de pacifier le trafic. En somme, la route, les carrefours sont devenus de nouveaux terrains de jeux où la voiture n’a plus sa place. Pour ne pas redensifier la ville, il a alors été requis non pas d’imaginer de nouvelles constructions, mais d’inventer des moyens d’animer ses rues. Des amphithéâtres et des terrains de foot se sont alors dessinés sur les sols. Des structures légères sont venues ponctuer les carrefours pour créer des scènes ou d’autres activités culturelles. Pour autant, cette initiative à été difficile à mettre en place car supprimer le transport individuel demande également à la population de s’adapter. Gérer la suppression d’un flux implique la saturation de d’autres.  C’est pourquoi, des concertations sont toujours en cours afin de voir comment ce mécanisme peut perdurer. Dans tous les cas, il faut être conscient que ce type de travaux implique des modifications urbaines importantes. La place de Glories en est d’ailleurs un parfait exemple. En effet, actuellement, on y creuse un immense échangeur souterrain où tous les trafics routiers et ferroviaires de Barcelone se croiseront dans un avenir proche, afin d’aménager un immense parc à la surface. Le projet, appelé Canòpia Urbana, se terminera en 2021.

L’ensemble de ces initiatives, qu’elles soient ponctuelles ou de grande envergure, montre comment les enjeux du réemploi redéfinissent complètement le patrimoine architectural et social. De nouvelles ères de construction s’invitent dans nos villes et sont portées par des architectes de plus en plus nombreux à être engagés sur la question.

Le réemploi n’a donc pas fini de parler de lui !

 

Bibliographie

Le musée décontracté Une installation des Lacaton Vassal au Palais de Tokyo par David Cascaro.
Textes et interview réalisés en 2006 (1)
«Fourmillante cité, cité pleine de rêve » poème, Les sept vieillards, Les Fleurs du mal, Beaudelaire, 1857

  • Conférences

Conférence Réemploi : Matière Construction Architecture Bellastock CAUE 63 2017

La nouvelle place de Glories. Intervention pour le cours Caminar Barcelona à l’école d’architecture de Barcelone ETSAB.

  • Sites internet

Projet Dromad-air collectif encore heureux
http://encoreheureux.org/projets/dromad-air/
Collectif Bellastock (2)
http://www.bellastock.com/
http://www.bellastock.com/ville-ephemere/play-mobile/
La supermanzanna : projet urbain à Poblenou, Barcelone
http://www.eldiario.es/catalunya/barcelona/supermanzanas-Colau-prueba-piloto_0_632037535.html
http://ajuntament.barcelona.cat/glories/es/la-transformacio-de-les-glories-avanca/

 

  • Vidéos documentaires

Bidonville : architectures de la ville future
http://www.film-documentaire.fr/4DACTION/w_fiche_film/43309_1
Bellastock 2012 – Le Grand Détournement

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