Les vies de la moquette

« Agir sur l’usage plutôt que sur la matière, en gardant la mémoire » 

Jean-Marc Huygen

 

Dans le domaine de l’habitat, l’acte de bâtir implique l’utilisation de nombreux matériaux. La moquette par exemple est un matériau que l’on utilise beaucoup dans le monde de l’architecture. En raison de ses qualités acoustiques, les salons événementiels ou les immeubles de bureaux l’utilisent souvent comme revêtement de sol.
Avec les fibres souples qui la composent, la moquette absorbe les vibrations acoustiques qui engendrent les nuisances.
De plus, elle est un bon isolant thermique de par son épaisseur. L’air stocké à l’intérieur, se réchauffe et palie à la sensation de froid venu de l’extérieur.
Aujourd’hui en France 38.5millions de m² de moquette sont vendus chaque année, la totalité des rues de Paris pourrait en être recouverte. Cette production industrielle s’explique par la diversité presque infinie de choix de couleurs et motifs disponibles dans le monde. Pour autant après avoir été utilisés ces grands tapis sont considérés comme vétustes et jetés comme déchets inertes.
Qu’est ce qu’un déchet ?
D’après la loi l’article L.541-2 du Code de l’environnement « il s’agit de toute substance, tout matériau, tout chose dont le producteur ou le détenteur se défait ou a l’obligation de se défaire et dont il est responsable jusqu’à son exutoire final. »
« Se défaire […] jusqu’à son exutoire final » signifie que la responsabilité s’arrête dès lors que le produit n’existe plus, que son histoire est effacée. En outre cette définition qualifie de déchets tout élément qui ne semble plus avoir d’utilité immédiate.(1)
C’est ainsi qu’une fois que la moquette a vécu sa vie, c’est-à-dire en moyenne 8 ans, la moquette est condamnée à être incinérée ou enfouie dans une décharge.
En quoi la consommation de la moquette pose t-elle problème ?
Comme de nombreux matériaux aujourd’hui, la moquette est fabriquée à partir de pétroles, une ressource considérée comme non renouvelable. Selon l’ONG zéro Waste (A) France 1.6 millions de tonnes de moquette sont jetées par an en Europe. C’est-à-dire des tonnes de déchets qui sont susceptibles de polluer les nappes phréatiques ou d’émettre des gaz à effet de serre et de détériorer notre vaisseau spatial appelé Terre.

Que faire d’une moquette usagée, tachée, ou plus à la mode ? La recycler ?
Aujourd’hui, le recyclage est plutôt bien intégré dans notre société. Il consiste à envisager la vie un produit dans une économie circulaire et non linéaire. Le déchet devient alors une ressource pour un autre marché. Après transformation, il trouve une nouvelle fonction.
Depuis 2010, le recyclage de la moquette existe, initié par le groupe Optimum(B). La moquette vétuste est broyée pour être transformée en granulat combustible qui servira notamment à l’élaboration du ciment.
Cette initiative engagée par l’Union française des tapis et des moquettes montre une volonté de changer la consommation. Pour autant, cette notion de recyclage valorise davantage une consommation énergétique plus que l’idée du réemploi.
Quels sont les principes du réemploi ?
Selon la définition de Jean-Marc Huygen, le réemploi ou le remploi repose sur le principe d’employer une nouvelle fois, en gardant la forme et la matière pour un nouvel usage.(3) De ce fait, le matériau garde son passé et son authenticité.
Le concept de déchet est une notion relativement récente dans notre société. En effet, la poubelle est arrivée en 1884 par le préfet Eugène Poubelle qui imposa « à tous les propriétaires d’immeubles à mettre à disposition de leurs locataires des récipients communs, munis d’un couvercle et d’une capacité suffisante pour contenir les déchets ménagers » afin d’assainir les rues de Paris. Cependant, avant le XXe siècle et sa société de consommation, la notion de déchet n’avait pas d’autre sens que celle d’une matière seconde participant à un métabolisme en circuit. En effet ces sous-produits servaient un écosystème lié aux activités de la ville et de sa campagne. Par exemple 1.5kg de vieux chiffons contribuaient à la création d’ 1kg de papier : « à la fin du XVIIIe, le papier devient une matière très à la mode, on en fait des livres et des journaux (…)si bien que les besoins en chiffons augmentent, on va les chercher dans les villes où ils sont plus abondants ». (2)
Une moquette c’est quoi ?
D’un point de vue étymologique la moquette vient du mot mocade ou moucade qui désigne une étoffe à trame et chaîne en fil en laine velouté. Cette matière peut être alors vue comme un tissu.
Dans le monde du textile l’acte de réemployer est un geste presque naturel. Tout élément usagé ou non, peut faire l’objet d’un assemblage.
Assembler, du latin assimulare, signifie mettre ensemble des éléments en les adaptant les uns aux autres pour former un tout. Par exemple en Belgique, la designer textile Diane Steverlynck, nous montre comment un carton peut devenir une couverture. Parce qu’assembler c’est comprendre une matière, elle démontre que le carton, une matière finie dure n’est t-en réalité qu’un empilement de tissu souple et isolant.
Si certains décompose les couches d’un élément d’autre joue avec la question de l’empilement pour en créer des objets, comme le font Tejo Remy ou Gaetano Pesce avec leurs fauteuils Rag Chair fait avec des chutes tissus réutilisés.
Comment réemployer la moquette à l’échelle architecturale ?
Si la moquette s’inspire du textile et de l’idée d’empilement, on peut alors faire référence au travail de l’agence de Doepek Strijkers Architect qui a créé une cloison par un empilement de vêtement positionné selon un degré chromatique, pour le rez-de-chaussée d’un Living Lab à Rotterdam. Ce principe a permis d’apporter une qualité phonique à la salle de conférences tout en ayant un impact zéro dans l’énergie grise du bâtiment.
Pour autant la moquette peut être perçue dans son état finie avec toutes ses qualités, phoniques, isolantes et structurelles.
C’est de cette manière que l’a vu l’architecte Samuel Mockbeeces en 2002. Accompagné par ses étudiants de l’université Rural Studio, ils ont sollicité un important industriel de la moquette, Interface, afin d’utiliser un gisement de moquette pour en faire des murs structurels. C’est ainsi que la House carpet Lucy est né en Alabama. Les murs contiennent 72 000 plaques de moquette et sont mis en compression par une poutre en bois. Ce projet fait partie du programme Rural Studio qui cherche des solutions afin d’offrir un toit à tout citoyen américain.
Ces exemples montrent une diversité de projet qui rentrent dans une nouvelle dynamique. Le collectif encore Heureux par exemple, rentre dans ce mouvement dit de bon sens en utilisant le déchet comme point de départ au projet.
Par leur démarche et celle de Samuel Mockbeece, le déchet est perçu comme la source d’un renouveau architecturale.
Faut- il encore trouver le gisement et faire évoluer les lois.
Alors prêt à recouvrir les murs de Paris ?

 

 

Bibliographie

41qfqBUEPML._SX367_BO1,204,203,200_Jean-Marc Huygens, La poubelle et l’architecture, vers le réemploi des matériaux, 2008 sous la direction de Patrick Bouchain et Claire David
1-Réemploi un mot sans définition, Entretient Carl Enckell, extrait page 49 du livre Matière Grise
2-Le métabolisme Urbain, Sabine Barle, extrait page 41 du livre Matière grise, Julien Choppin et Nicolas Delon, 2014

  • Sites internet

https://www.zerowastefrance.org/fr/zero-waste-france
Zéro Waste France, est une association de protection de l’environnement fondée en 1997 qui milite pour la réduction et une gestion plus durable des déchets
http://recyclage-moquettes.fr/
Association Optimum créé à l’initiative de deux acteurs de la filière des revêtements des sols, L’Union Française des Tapis et Moquettes (UFTM ) et L’Union professionnelle des Métier de la Finition (UPMF)
http://www.journaldelenvironnement.net/article/la-moquette-un-bel-echantillon-de-gaspillage,79908
La moquette est un bel échantillon de gaspillage, article 28 février 2017 par Stéphanie Senet
http://www.doepelstrijkers.com/en/projects/haka_recycle_office/
Studio d’architecture interdisciplinaire basé à Amsterdam qui traite à la fois du design au projet à grande échelle, dans une optique citoyenne et écologique.
http://www.ruralstudio.org/people/mockbee
Université de Design et d’architecture basée à l’Université d’ Auburn en Alabama. Le programme crée par D.K Ruth et Samuel Mockbee donnent aux étudiants d’architecture une expérience éducative sur le terrain en aidant les populations défavorisées en Alabama. Le studio est devenu au fil des années un précurseur dans le domaine du recyclage et du réemploie.

  • Vidéos documentaires

Interview Mockbee on Sketching, 2010

 

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