Tim Noble & Sue Webster

Après la Seconde Guerre mondiale, la forte croissance économique change totalement les habitudes des po­pulations: la consommation devient massive. Les consommateurs ont accès à de nouveaux produits, les revenus aug­mentent, les prix des produits fabriqués en masse sont en baisse. La publicité largement diffusée (Télévision, radio, affiches) donne envie et pousse à consommer au delà de ces besoins. Dans les années soixante, émergent des phénomènes de résistance face à un modèle de société construit autour des be­soins matériels. Des scientifiques, des économistes et des artistes commencent à remettre en cause une manière de vivre, de consommer qui engendre gaspillage et pollution.

En 1959, l’artiste franco-américain Arman est l’un des premiers à employer des détritus comme médium pour ses oeuvres. Il réalise une série d’oeuvre les «Poubelles», où il expose des ordures ménagères, des détritus trouvés dans la rue (ex: oeuvre «poubelle des halles», 1961). Ces dernières ont pour but de dénoncer une société qui consomme à outrance. Elles donnent aussi à voir des objets de notre quotidien auxquels on ne prête pas attention : sortis de leur contexte, il est possible de poser un regard différent sur eux et de questionner leur usage. A l’épreuve du temps, ces oeuvres témoignent aussi des objets quo­tidiens du passé.

Des artistes plus contemporains, comme les artistes anglais Timothy Noble et Susan Webster, continuent encore de questionner la consommation de masse, encore bien présente de nos jours. Tous deux d’origine britannique, né en 1962 pour Timothy Noble et en 1967 pour Susan Webster, ils se ren­contrent en 1986 durant leur études aux beaux arts de l’université de Nottingham Trent et obtiennent leur diplôme en 1989. C’est en 1997 et parallèlement à leur travail chez Gilbert et George, que ces deux artistes expérimentent et deviennent indépendants, signant sous le nom de «Tim Noble & Sue Webster».

Dans les années 1997-2000, ils réalisent une série d’oeuvres qui marquera leur travail et qui s’intitule « Shadows work». Dans cette série, les artistes utilisent des déchets pour dénoncer la société de consommation. Les oeuvres les plus connues sont «Miss Understood & Mr Meanor» (1997), «Dirty White Trash» (1998) ou encore «Wasted youth»(2000). Leurs oeuvres nous font ressentir à la fois beauté et répulsion. Timothy Noble et Susan Webster s’inscrivent dans le mouve­ment «YBA (Young British Artist)», mouvement dont Damien Hirst et Ian Davenport sont les précurseurs et qui à pour but d’utiliser «la tactique du choc » : créer une nouvelle forme de créativité et utiliser n’importe quel matériaux sans apriori. Ce mouvement est connu lors de l’exposition «Sensation» à la Royal Académie en 1997.

Les oeuvres mêlent une sculpture 3d éclairée et son ombre projetée en 2D. Il y a donc deux lectures, la sculpture et le dessin projeté. Pour réaliser cette série, les artistes ont d’abord pris position devant un rétroprojecteur puis une tierce personne a tracé le dessin de leurs ombres sur un mur. Ces oeuvres sont donc à l’échelle réelle du corps (exemple: l’oeuvre «Wasted Youth» mesure 2,10 mètre de longueur). Par la suite, ils se sont retirés puis ont disposé les déchets de manière à remplir l’ombre dans les moindres détails en mêlant toutes sortes de déchets – nourriture, emballages – et même de la taxidermie.

Ce processus d’ombre portée est très ancien. Il figure dans une histoire rapportée par Romain Pline l’ancien (1er siècle après J.-C.) et serait à l’origine de l’art occidental. Ce dernier rapporte (Histoire naturelle, XXXV, 15) «que la fille de Dibutade, potier de Sicyone, voulant conserver l’image de son amoureux, décida de tracer le contour de son ombre portée sur le mur; le père déposa ensuite de l’argile sur le mur et conserva ainsi le portrait en relief».

L’ombre est un symbole, elle évoque un mystère. Elle évoque l’âme, une face cachée, la mélancolie ou la mort. L’ombre est étroitement liée au souvenir, à quelque chose de fugace. Comme le disait Tim Noble dans une interview en 2007 à propos de la série d’oeuvre Shadows Work: « c’est un travail à deux faces, avec un côté clair et un coté obscur, comme une manière de refléter notre double personnalité». Effectivement cette série d’oeuvres met en contradiction la beau­té et la finesse des ombres avec la brutalité et la saleté de l’amas de déchet. Au delà de la contradiction entre beauté et saleté c’est aussi une rencontre «imprévue» entre l’objet de manufacture, standardisé, uniforme avec le contour d’un profil vivant unique. L’ombre, premier élément qui a permis de mesurer le temps (le cadran solaire), symbolise aussi le passage du temps. L’oeuvre met aussi «en parallèle le caractère éphémère de l’ombre avec la fragilité de l’existence» (C.Kueny). Leur travail est une manière de critiquer notre société de consommation, et permet aussi de s’interroger sur le legs (possible) de notre génération aux générations futures : une image de surconsommation et de non respect de la biodiversité

 

La série «Shadows work» de Tim Noble et Sue Webster nous fait ressentir dégoût, émerveillement, regret, beauté, fata­lité, espoir car ces oeuvres montrent à la fois ce que l’homme peut faire de plus beau et de plus laid.

D’autres artistes contemporains ont travaillé à partir de matières à priori «impropres» à la création et confèrent une beauté singulière au déchet comme El Anatsui qui travaille avec des capsules de bouteilles, le collectif guerra de la Paz qui travaille à partir de la récupération de multiples matériaux ou encore l’artiste londonien Nick Gentry qui réalise des tableaux avec comme support des anciennes disquettes d’ordinateur. Cette beauté du rebut nous fera peut être parvenir à l’idée que le déchet n’est pas seulement quelque chose qu’il faut cacher, enfouir, détruire mais qu’il fait partie de nos sociétés. Malgré nos tentatives pour changer nos modes de consommation, nous ne pourrons pas effacer le passé il faut donc composer avec les déchets dans de nombreux domaines comme l’architecture ou l’art.

Bibliographie:

Wasted Youth, Tim Noble & Sue Webster, 2006

  • Sites internet:

https://artzerotrois.wordpress.com/2014/06/04/shadow-art-wasted-youth-tim-noble-sue-webster/
http://equerre.blogspot.fr/2014/02/tim-noble-1966-et-sue-webster-1967.html

  • Vidéos documentaires:

 

 

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