SMART CITIES, Un idéal déshumanisé ?

Le concept de ville intelligente n’est pas nouveau, il surgit dans les années 2000, tout d’abord en Asie dans des pays pionniers comme Singapour et la Corée du sud à Songdo, très rapidement suivis par les pays Occidentaux. On le retrouve aussi dans l’imaginaire collectif grâce au cinéma dans Blade Runner (1982) de Ridley Scott ou encore Minority report (2002) de Steven Spielberg.

Mais que sait-on vraiment de cette notion de ville intelligente qui recouvre une réalité vaste et floue ?

Pour faire simple, la ville intelligente repose sur l’usage intensif de la technologie de l’information et de la communication, l’amélioration des services urbains, l’implication citoyenne des habitants et la qualité environnementale. Le résultat est une ville optimisée par l’open data où les citoyens sont impliqués et conscients des enjeux environnementaux et vivent régis par la technique sophistiquée.

«Smart city» étant un terme de marketing mis au jour par des promoteurs, leur existence n’en est pour autant pas nouvelle ; les villes n’étaient pas dénuées d’intelligence auparavant.
Les villes intelligentes sont en effet dans la lignée de l’urbanisme planificateur né au XIXème, coïncidant avec l’électricité. Les ingénieurs de l’époque réfléchissent déjà au développement en réseaux et à une meilleure gestion de la ville. Les grands travaux du baron Haussmann en sont l’exemple principal, avec la construction des grands boulevards dotés de leur réseau moderne d’égouts et d’eau potable conçus par Belgrand.

Dans son essai «Smart cities : théorie et critique d’un idéal auto-réalisateur», Antoine Picon rappelle que ces dernières puisent aussi leur source dans la cybernétique, une science transdisciplinaire née à la fin de la Seconde Guerre mondiale, principalement sous l’impulsion de Nobert Wiener.
La cybernétique met en effet en relation les principes régissant les êtres vivants avec des machines évoluées afin d’en faire des mécanismes auto-gouvernés et de contrôle ; « si la ville peut s’assimiler à un organisme complexe, à un mixte d’organisation humaine et d’infrastructure technique, pourquoi ne pas envisager de la gérer et d’orienter son développement à la façon dont on peut conduire un char, piloter des avions ou mener des politiques d’équipements stratégiques ? résume Antoine Picon. «Et pourquoi, alors, ne pas envisager également une salle de contrôle urbanistique, sur le modèle des postes de commandements militaires, où s’afficheraient les informations nécessaires au pilotage de la ville ? ». Antoine Picon cite Los Angeles en exemple, qui a établi un dispositif régit autour de la cybernétique dans les années 60.

Sur le papier, la smart city apparaît comme la solution idéale pour notre future, mais quand est-il de la place de l’homme en son sein ?

Face à des faits comme la concentration de plus en plus forte d’individus en ville (50% de la population mondiale se concentre sur 1% de la surface du globe ) , de nouvelles difficultés dans la gestion urbaine (ressources en eau, gaz à effet de serres, pollutions, déchets, transports etc.) la solution des Smart cities paraît évidente grâce à son impact environnemental et son fonctionnement. Néanmoins, dans ce concept se dessinent les prémices d’une fracture sociale.

Reposant sur le solutionnisme technologique, la ville intelligente creuse l’écart entre ceux qui possèdent, maîtrisent, utilisent les services numériques et ceux n’y ayant tout simplement pas accès.
On le retrouve dans la vie de tous les jours d’un habitant d’une métropole ; des services de transports facilités grâce aux smartphones ( drivy, uber, heetch ), de même pour les services d’aide au tâches journalières… Les villes très équipées technologiquement font ainsi face à une disparition de la classe moyenne, et tendent de plus en plus vers un système à seulement deux classes sociales : les riches et les pauvres comme par exemple à New York où 1 % de la population perçoit 36% des revenus New-Yorkais.

À une plus grande échelle, la ville intelligente crée une autre forme d’inégalité ; celle du territoire. Devenir une ville intelligente nécessite un investissement budgétaire très élevé que toutes les villes ne peuvent s’offrir. Ainsi au-delà d’une séparation des classes encore plus marquées, ce sont les inégalités de développement entre les villes d’un même territoire qui risquent d’être elles aussi impactées. La fibre optique en est un des exemples ; les industriels par manque d’intérêt aux quartiers à peu de débouchés potentiels agissent tout d’abord dans des zones où des infrastructures sont déjà présentes et ainsi certaines zones pauvres se retrouvent sans.

Dans la ville intelligente, le citoyen est un capteur permettant d’améliorer le fonctionnement de la ville, rapporter des dysfonctionnements, donner son avis ; il est acteur sans vraiment le savoir mais est-il décisionnaire ? A-il une influence sur les choix qui sont toujours plus guidés par la technique que seuls quelques experts maîtrisent ? Le grand danger de la smart city serait donc l’émergence d’une intelligentsia numérique, où seuls les grands industriels de l’information, du transport et de l’énergie gouverneraient.
La ville intelligente n’est elle pas d’ailleurs une stratégie commerciale présentée comme un enjeu citoyen ? On peut facilement imaginer que dans un futur proche, l’influence des industriels sur la ville leur permettra d’agir sur l’autonomie des décisions des collectivités, la stratégie urbaine ne serait alors probablement plus du ressort de ces dernières. Antoine Picon résume très bien cet enjeu « C’est comme dans les courses automobiles : il y a le pilote et celui qui dessine la voiture. Les politiques sont comme les pilotes, mais ceux qui dessinent les outils pour eux ont davantage de pouvoir… ».

La smart city regorge de solutions innovantes facilitant la vie de tous les jours… mais quelles vies et surtout dans l’intérêt de qui ? Les innovations qui font la smart city semblent à priori principalement positives lorsqu’elles sont appliquées à une petite échelle ; une maison, une tour auto-suffisante régulant ses déchets ainsi que sa consommation et habitée par une population consciente, les inconvénients sont minimes. Mais lorsque ces innovations sont appliquées à une plus grande échelle, celle de la ville, les enjeux en sont bien plus inquiétants. Les risques sont bel et bien là et se font déjà ressentir ; creusement de l’écart entre les riches et les pauvres, isolement virtuel, et même paresse dans une ville où tout se commande depuis une application. Le facteur humain et les relations humaines ne semblent pas être suffisamment pris en compte dans la ville intelligente où l’architecte perd lentement mais sûrement sa place au profit des ingénieurs et promoteurs.
La ville ne deviendra pas intelligente seulement grâce à la technique, recentrer l’humain dans le débat, l’engagement politique et renforcer les actions des collectivités resteront la clé.

Bibliographie

livreantoine_picon.png  Smart Cities: Théorie et critique d’un idéal auto-réalisateur, Antoine Picon, 2013

  • Articles Web

http://www.lagazettedescommunes.com/415204/la-ville-numerique-progres-social-ou-empilement-technologique/

https://www.theguardian.com/sustainable-business/urban-sustainability-smart-city-future

http://www.lab-afev.org/la-ville-intelligente-accelere-t-elle-ou-limite-t-elle-les-inegalites/http://www.latribune.fr/regions/smart-cities/20141110tribeff7aee3e/il-faut-reflechir-aux-consequences-sociales-de-la-ville-intelligente.html

https://rslnmag.fr/cite/antoine-picon-smart-cities-entretien/

https://henripornon.wordpress.com/2013/07/18/les-villes-intelligentes-auraient-elles-une-face-cachee/

http://www.smartgrids-cre.fr/index.php?p=smartcities-caracteristiques

https://usbeketrica.com/article/la-smart-city-n-aime-pas-les-pauvres

  • Vidéos documentaires

 

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