La maison « Do It Yourself »

« L’autoconstruction », « l’écoconstruction », les « chantiers participatifs », « l’habitat autonome » etc.. sont autant de notions qui complexifient peu à peu les champs lexicaux de la construction. En pleine révolution numérique, les nouvelles technologies permettent toujours plus d’innovations en matière de construction. On imagine donc déjà les constructions robotisées, édifiant nos villes en impression 3D. Mais paradoxalement des mouvements à contre-courant se développent et prônent un retour vers des modes de constructions plus traditionnels comme seule alternative à l’industrialisation généralisée du secteur du BTP (bâtiment, travaux public). L’essor de la maison do it yourself (DIY), autrement dit en autoconstruction, s’inscrit dans son époque et soulève des questions sociales, culturelles, architecturales et environnementales.

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Le terme d’autoconstruction trouve son origine du grec autos qui signifie « lui-même » ou « de lui-même  » et du latin constructio « action de construire » ou « assemblage de matériaux », en somme construire par soi-même. D’après le dictionnaire de l’urbanisme et de l’aménagement, l’autoconstruction datant d’avant l’ère industrielle se définit comme une architecture vernaculaire. Ces constructions vernaculaires découlent de leur environnement car leurs matériaux en sont issus. Chaque région possède ainsi des techniques ancestrales qui lui sont propres. En effet, l’architecture vernaculaire transmise et affinée de génération en génération évoluait en fonction des mœurs des populations. Ces deux notions, architecture vernaculaire et autoconstruction, finalement similaires dans leur pratique se distinguent par leur contexte, la première fut la manière traditionnelle de construire tandis que la seconde est une alternative à la norme constructive actuelle et désigne une pratique aujourd’hui marginale. On doit cette évolution des pratiques constructives aux bouleversements apportés par les révolutions industrielles du XXe siècle. Le modernisme prône l’industrialisation et la standardisation des constructions pour plus de rentabilité.

Afin de mieux comprendre en quoi consiste l’autoconstruction tel que nous l’entendons aujourd’hui, nous allons étudier son contexte historique.

Dans les années 1960-70, le rayonnement économique et socio-culturel des États-Unis devient un modèle de vie que les Français ne tardent pas à adopter. En réaction à une société individualiste et consumériste, c’est à cette même période que se développe la culture hippie et que naissent les premières prises de conscience écologique. Ainsi à l’image de cette contre-culture, des villages autonomes à l’architecture singulière voient le jour, habitats bulles, maisons flottantes ou encore dôme géodésique. Ces excentricités architecturales sont majoritairement construites par ses habitant eux-mêmes.

Castors_photos_Selvon1La première association d’autoconstructeur Les Castors a été fondée suite à la Seconde Guerre mondiale sur un principe d’entraide. Des familles se regroupent autour d’expériences d’autoconstruction et forment alors des coopératives dans plusieurs villes en France. Le premier chantier important débute en 1948 à Pessac, organisé par les membres du Comité ouvrier du logement de Bordeaux. Aujourd’hui, ce mouvement coopératif est divisé par région en plusieurs associations fédérées par la Confédération nationale d’autoconstruction Castors et ils sont davantage dédiés aux particuliers. Ils permettent aux autoconstructeurs d’accéder à une assistance et à des conseils précieux, mais également de les mettre en relation avec d’autres autoconstruceurs afin de se former à la pratique sur des chantiers participatifs.

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De nos jours, nous évoluons dans un contexte où tout peut s’acheter prêt à emploi, puis être jeté. Ainsi, la tendance revient au « fait maison ». L’action de faire par soi-même se démocratise grâce aux tutoriels «  do it yourself » accessibles sur internet. Cette impulsion est liée au fait que, dans notre société occidentale, les choses sont de moins en moins palpables. En effet, la numérisation de nos outils du quotidien (GPS, jeux, appareil photo, téléphone, voiture, montre etc…) nous détache de l’aspect physique des objets. De plus, ces technologies sont très vite désuètes, irréparables et ainsi rattrapées par d’autres toujours plus performantes. C’est également le principe de l’obsolescence programmée : réduire délibérément la durée de vie pour en augmenter le taux de remplacement. L’attachement à ces objets est donc éphémère et se rapporte plus à leur valeur marchande. Tandis qu’une chose fabriquée par notre main et nos sens a beaucoup plus de valeur affective.

L’architecture est toujours une transcription du contexte dans lequel elle est conçue, ainsi elle ne déroge pas aux émergences de son époque. C’est pourquoi aujourd’hui on trouve également des DIY de construction en tout genre sur la toile. Internet a eu un enjeu considérable dans le développement de l’autoconstruction tel que nous la connaissons aujourd’hui. Dans un sondage effectué par les étudiants de l’ESC de Dijon, sur un panel de 68 autoconstructeurs, près de 60% affirme avoir trouvé leurs informations au sujet de l’autoconstruction sur internet (notamment forums). En effet, pour avoir moi-même effectué des recherches en ligne, on y trouve de nombreux sites spécialisés sur le sujet, où se partagent des expériences, des articles mais aussi des tutoriels de construction. Ce qui laisse à celui qui a un projet en tête la possibilité de le faire mûrir grâce à cette documentation inépuisable.

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Dans le but d’appuyer mes recherches, j’ai pris connaissance de ces nombreux témoignages. A titre d’exemple et afin de mieux comprendre les motivations qui animent ces projets, nous allons nous intéresser à l’un d’entre eux. Leur histoire est assez bien représentative des autoconstructions qui ont abouti, malgré leur singularité propre à chaque maître d’ouvrage.

Antonin et Sandra sont un couple d’une quarantaine d’années parents d’une petite fille. En 2010, ils entreprennent l’autoconstruction d’une maison de 100 m2, le chantier a duré trois ans au total avec une estimation de deux ans de temps de travaux. Les propriétaires normands de cette maison à ossature bois isolée en bottes de paille ne cachent pas qu’ils ont dû traverser une expérience « fatigante », mais qui reste néanmoins un excellent souvenir. Même s’ils aiment le bricolage et s’ils sont habiles de leurs mains, Antonin et Sandra ne se sont pas engagés tête baissée dans la construction. Quatre chantiers participatifs et de nombreuses lectures leur ont permis, en amont, sur une période de deux ans environ, de se perfectionner dans les techniques qu’ils envisageaient pour leur projet. Cette phase préparatoire fut aussi l’occasion de constituer un carnet d’adresses de personnes qui allaient pouvoir les conseiller, depuis la conception jusqu’à la réalisation. Au total une dizaine de personnes les ont guidés sur le plan technique.  » Quand tu parles d’un projet en autoconstruction, tu trouves plutôt facilement des personnes prêtes à t’aider. « 

L’une de leur principale contrainte du projet fut de s’en tenir à leur budget très serré de 50 000 €. Plusieurs facteurs ont été déterminants afin de le respecter :

– Le choix des matériaux. Ils ont utilisé de la paille locale pour isoler la maison ainsi que de la terre de leur terrain pour les enduits intérieurs et extérieurs. Deux matériaux locaux au rapport efficacité/prix imbattable.

– Des formes simples. En effet, la forme carrée des plans et la toiture monopente a permis de simplifier la réalisation du projet. De plus, cette forme compacte permet de réduire les surfaces de l’enveloppe externe de la maison, et par conséquent de réduire la quantité de matériau et les déperditions de chaleur.

– Un esprit de récupération. Sandra et Antonin ont vécu dans une yourte qu’ils ont eux-mêmes confectionnée pendant les neuf premiers mois du chantier, avant de pouvoir rentrer dans la maison. Certaines des ouvertures ont été récupérées dans des centres Emmaüs. Les tomettes en terre cuite, le poêle à bois, le conduit d’air du puits canadien et une bonne partie de l’outillage sont également de récupération.

– L’importance de la dimension participative de leur projet. Les autoconstructeurs ont mis en place une bonne communication au moyen de prospectus déposés dans les lieux publics des villes les plus proches. Ainsi, le chantier a mobilisé plus d’une centaine de bénévoles, qui ont ajouté au plaisir de construire sa propre maison, une convivialité sans cesse renouvelée.

C’est grâce à cet aspect participatif, initié par le mouvement des Castors, que l’autoconstruction est possible aujourd’hui. Il permet aux personnes comme Sandra et Antonin de se former, afin de pouvoir envisager le début du chantier et de faire les choix les plus adaptés à leur projet. Néanmoins on peut se questionner sur cette pratique en termes de sécurité. L’article du site Build Green, intitulé « Chantiers participatifs : du rêve à la réalité » de Pascal Faucompré souligne les risques de l’engouement pour les chantiers participatifs, bien souvent non encadrés par des professionnels. Qui juge alors de la bonne stabilité du bâtiment ? Alors même que le bâtiment est l’un des secteurs au plus fort taux d’accident, avec environ 100 000 accidents de travail chaque année en France. Cependant les techniques utilisées de nos jours dans le secteur du BTP sont très différentes de celles pratiquées sur le chantier participatif. L’industrialisation des matériaux et des procédés de fabrication, a entrainé la professionnalisation des métiers du bâtiment ; plus complexe et moins accessible, la construction appartient désormais à l’entreprise. « L’industrie de la construction, en rationalisant et en optimisant ses processus, les uniformise et déplace massivement les centres de gravité de la décision. Au terme de ce processus, le chantier n’est plus qu’un lieu voué à l’assemblage d’éléments conçus et construits ailleurs », nous décrit Pierre Frey dans son ouvrage intitulé « Learning From Vernacular ». Ainsi, les professionnels du bâtiment ne sont plus que des exécuteurs complètement détachés de leur ouvrage. Le savoir et la qualification des ouvriers sont peu à peu remplacés par la rentabilité du produit. Cela explique peut-être les raisons d’un tel taux d’accident.

Faire pour soi-même est bien souvent un gage de qualité mais c’est aussi une grande responsabilité envers les participants de chantier ainsi que pour les futurs utilisateurs de la maison. Il faut donc savoir s’entourer d’autres autoconstructeurs aguerris, ainsi que de professionnels du bâtiment, de bureaux d’études et d’un architecte. Le rôle de l’architecte dans ce genre de projet est reconsidéré. Ce dernier doit laisser son égo de côté afin de dialoguer avec le constructeur, chacun sur un pied d’égalité. Il agit en tant que conseiller, assistant technique et formateur. Grâce à sa formation, l’architecte possède un recul sur la faisabilité ainsi qu’une vue globale du projet qui le portera vers le haut.

Pour conclure, l’autoconstruction c’est le courage de sortir des circuits conventionnels, de s’affranchir d’une aliénation de la construction et de ses matériaux, ou des aprioris laissés par le conte enfantin des trois petits cochons. Utiliser la paille, le bois et la terre c’est privilégier des matériaux locaux pas ou peu transformés. Grâce à ces circuits courts, des projets plus durables sont favorisés. D’autre part, l’autoconstruction est basée sur un principe d’échange et d’entraide. Ces savoirs acquis peuvent se transmettre sans fin, contrairement aux biens physiques, qui eux n’appartiennent qu’à un seul individu. Habiter n’est pas seulement se loger c’est aussi établir des relations au monde, au lieu mais aussi aux autres. C’est manifester une pensée citoyenne. Ainsi en bâtissant une maison plus éthique il est possible d’ intervenir dans la société en sensibilisant notre entourage à des valeurs.

 

Bibliographie

  • Livres

Learning from vernacular architecture, Pierre Frey, 2010

Architecture without architect, Bernard Rudofky, 1987

  • Magazine

Ma maison écologique, n° 100, sept-oct 2017

  • Sites internes

http://www.maison-construction.com/lauto-construction/castors-le-partenaire-des-autoconstructeurs.html

http://www.castorsouest.eu/

  • Articles Web

https://www.build-green.fr/chantier-participatif-du-reve-a-la-realite/

  • Conférences

Le mensonge des trois petits cochons, conférence gesticulé sur l’éco-construction,  Manuel Moreau

  • Vidéos documentaires

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