De la ruine à la résilience

GESTION ET RECYCLAGE DES DEBRIS SUITE A UNE CATASTROPHE NATURELLE

Dans un monde de plus en plus affecté par les catastrophes naturelles, le besoin en logements n’a jamais été aussi urgent qu’aujourd’hui. Le droit à un abri décent est un droit humain, et nous avons le devoir, en tant qu’architectes, de trouver des solutions à ces crises aussi contemporaines qu’intemporelles. Le risque est aujourd’hui omniprésent et le plus souvent ce sont les pays en voie de développement qui font face à ces phénomènes puisque 80% d’entre eux touchent les pays les plus défavorisés. Le manque de moyens ainsi que les infrastructures pauvres de ces pays augmentent considérablement le risque et les dégâts causés suite à une catastrophe. 

Suite à ces évènements destructeurs, les secours et les soins d’urgence concentrent l’attention des acteurs, pour des raisons vitales de très court terme. Vient ensuite l’approvisionnement en ressources vitales, telles que l’eau et la nourriture. Les déchets produits par la catastrophe sont rarement rapidement pris en compte lors des crises. La gestion de ces déchets est en effet une chose complexe, surtout lorsqu’ils sont produits en très grande quantité. A très court terme, ces déchets peuvent entraver l’arrivée des secours et des ravitaillements et à plus long terme, leur mauvaise gestion complique la phase de reconstruction et de redémarrage économique du territoire.

Alors que ces débris entravent le territoire, et donc l’intervention des secours, ils pourraient être en partie triés, recyclés puis réutilisés en tant que matériaux de construction en vue de la résilience de la zone sinistrée. Jusqu’à présent les débris post catastrophe naturelle ont été très peu exploités, la plupart du temps ils finissent dans d’immenses décharges ou sont simplement enfouis dans le sol par soucis d’urgence. La question de l’utilisation des ruines pour la reconstruction de la ville est d’actualité, le cas du cyclone Irma dans les Caraïbes nous a récemment montré que les catastrophes, de plus en plus dévastatrices laissent derrière elles des paysages de chaos, des champs de débris, bois, béton, verre, brique, pouvant être ré-exploités plutôt que détruits.

Inventaire des Débris recyclables/réutilisables suite à une catastrophe.

Cependant, les débris provenant des bâtiments démolis, des routes ou des ponts effondrés offrent de nombreuses possibilités de recyclage et de réutilisation. Les matériaux volumineux et lourds tels que la maçonnerie, les briques et les blocs de béton peuvent être broyés en agrégats et réutilisés comme remblai, dans la reconstruction de routes ou de logements ! Le bois, les débris végétaux et d’autres produits du bois peuvent être directement réutilisés ou broyés et utilisés pour le combustible de chaudière et le bois d’ingénierie (comme le contrecollé). L’acier quant à lui peut être recyclé dans les produits métalliques qui peuvent à nouveau servir dans le bâtiment.

La difficile gestion des déchets post-catastrophe.

La première étape de la gestion des déchets post-catastrophe est la récolte et le tri des innombrables débris déployés sur le sol sinistré. Ces débris sont en effet mélangés, disséminés sur le territoire. Les déchets inertes du BTP côtoient d’autres déchets inutilisables du fait de leur contenance en produits chimiques. Idéalement, dans le cadre d’un recyclage efficace des déchets comme dans les chantiers de déconstruction, les gravats devraient être séparés du bois qui devrait être séparé du verre, qui devrait être séparé des autres débris de métal ou débris organiques. Les déchets inutilisables ou toxiques seraient ensuite envoyés dans des décharges tandis que les autres seraient réemployés dans le bâtiment, le BTP ou l’industrie.

Malheureusement, les régions les plus touchées par ces catastrophes naturelles sont aussi celles les plus défavorisées et donc les moins équipées afin de répondre à une telle accumulation de matériaux, de ressources potentielles. Les cas du tremblement de terre à Haïti ou de l’ouragan Irma dans les Antilles, deux zones sinistrées et défavorisées nous ont montrés que le recyclage des déchets post-catastrophe n’est pas systématique voir inexistant du fait du manque d’installations appropriées dans ces territoires. La majorité des débris est envoyée dans des décharges et les ressources nécessaires à la reconstruction sont principalement importées de l’étranger. Cette aide extérieure permet aux habitants d’obtenir des abris en KIT, composés de bâches ou de tôles ondulées et pour les plus chanceux, des habitats en dur plus durables, mais cela reste pour une minorité. Dans la majorité des cas, les habitants reconstruisent la ville par eux-même, de façon anarchique, non pérenne, insalubre et sur des terrains vacants non adaptés pour recevoir une telle population. Exemple avec cet ancien aéroport, en centre-ville de Port-au-Prince, qui s’est totalement rempli suite au tremblement de terre, d’abris insalubres et de cabanons fragiles, qui n’auraient pas résisté à un nouveau drame. Les débris issus des ruines post-catastrophe sont autant de ressources disponibles immédiatement et de façon abondante afin de reconstruire la ville rapidement et efficacement, d’effectuer une résilience intelligente du territoire.

Capture d_écran 2017-04-24 à 16.23.07Camps spontané sur un ancien aéroport suite au tremblement de terre à Port-au-Prince.

Le réemploi du béton, l’exemple de l’entreprise « The Mobile Factory ».

Un des matériaux de réemploi ayant la plus forte potentialité aujourd’hui dans le bâtiment est le béton. En effet, le réemploi du béton est d’actualité, le projet français «Recybéton» débuté en 2012 vient de se terminer récemment avec de nombreuses promesses quant au recyclage des granulats de bétons issus de démolitions ou de déconstructions, à une échelle industrielle. Ce projet avait pour but, à travers six chantiers expérimentaux et de nombreux colloques, de normaliser l’utilisation des granulats de béton recyclés dans le secteur du BTP en France et ainsi de rattraper le retard par rapport à certains pays européens comme l’Allemagne, les Pays-Bas, le Danemark, la Norvège ou la Suisse, qui réalisent déjà des bétons de structure incorporant du granulat recyclé (en France la part de granulats recyclés est estimée à seulement 10% de la production nationale totale de granulats). Le recyclage du béton dans le secteur du bâtiment est aussi une façon de répondre efficacement à l’épuisement des ressources mondiales en matières premières.

A l’étranger, une start-up Néerlaandaise «The Mobile Factory», créée il y a une dizaine d’années par Gerard Steijn, a trouvé un moyen de transformer les gravats de béton post-catastrophe en briques imbriquées ressemblant à des Lego. La Mobile Factory intègre son équipement dans deux conteneurs d’expédition qui peuvent facilement être envoyés dans des zones sinistrées à travers le monde. Cette micro-usine itinérante trie, sépare, broie et transforme les gravats en béton liquide, qui est ensuite moulé en blocs d’empilage appelés «Q-Brixx». Ces Q-Brixx, combinées avec des tiges de renfort (qui peuvent être en bambou, un matériau de construction bon marché dans de nombreux pays), sont rendues stables (parasismique) et sont donc appropriées aux zones sujettes aux tremblements de terre et ouragans.

CIMG2455Exemple d’une maison « The Mobile Factory » à partir de béton recyclé.

Travaillant sous commission de l’Union européenne, The Mobile Factory a déjà construit des maisons provisoires sous forme de prototypes (18 à 20m2) dans ses propres usines. Ils ont aussi lancé un projet pilote en Haïti, où, sept ans après le tremblement de terre de janvier 2010, le territoire est toujours recouvert par 25 millions de tonnes de débris de construction, l’équivalent de 500.000 maisons, et où environ 100.000 victimes de la catastrophe tentent encore de survivre dans des tentes insalubres. Ce projet a été mis en place avec la collaboration d’une trentaine de familles haïtiennes dans une zone appelée Petit Paradis. Un membre de chaque famille s’associera à The Mobile Factory pour apprendre les techniques nécessaires afin de construire sa propre maison d’une superficie variant entre 60 et 100 m2. Gerard Steijn espère diffuser le modèle de The Mobile Factory en vendant ou en louant sa technologie et sa formation aux ONG internationales, aux autorités nationales et locales et aux autres acteurs impliqués dans la reconstruction des villes sinistrées à travers le monde. En utilisant la main-d’œuvre des propriétaires pour construire, chaque maison devrait coûter moins de 20 000 $, ce qui rend le système de l’entreprise concurrentiel, avec les techniques de construction existantes. Les maisons répondent aux normes de construction hollandaises et sont capables de résister à des séismes relativement sévères.

Si le travail de The Mobile Factory est couronné de succès, il permettra de créer une solution plus sûre et plus pérenne que de nombreux refuges d’urgence en cours de conception. De plus, il pourrait aider à faire face à un risque environnemental majeur.

Des promesses à tenir pour le futur.

La nécessité d’anticiper la gestion des déchets produits par une catastrophe ne fait aujourd’hui plus aucun doute. Sa mise en œuvre reste pourtant très difficile. Le secteur du BTP joue un rôle très important dans la récupération des déchets post-catastrophe, or, ce rôle n’est aucunement encadré par une réglementation spécifique ou par des partenariats avec les acteurs publics et internationaux. L’entreprise «The Mobile Factory» a eu l’intelligente initiative, à travers son projet, de pousser les aides internationales ou même les plus petites structures locales à travailler sur cette récupération des déchets post-catastrophe. Bien que le projet «The Mobile Factory»  soit en cours, et reste pour le moment sur une échelle locale plutôt que globale, les différentes publications/diffusions ainsi que les concours internationaux remportés par la start-up, vont permettre de faire connaitre ses idées et d’éveiller la conscience de certains quant à la manière de gérer les déchets après une catastrophe naturelle.

 

Bibliographie

  • Livre

 b7c55efa59a022441a5c1be44529d4ab--london-calling-arsenalJulien Choppin & Nicolas Delon, Matière Grise, matériaux, réemploi, architecture, 2014, Editions du Pavillon de l’Arsenal, 365p

Beraud H., Initier la résilience du service de gestion des déchets aux catastrophes naturelles, Thèse de doctorat, Marne-La-Vallée : Université de Paris- Est Marne-La-Vallée, 2013, 447p.

ROBIN DES BOIS, Déchets post-catastrophe : risques sanitaires et environnementaux, Paris : GEIDE, ADEME, 2007, 300p.

Samper O., E. Chapal et A. Brailowsky, Analyse de la problématique des déchets solides dans la zone métropolitaine de Port-au-Prince, Port-au-Prince : MTPTC, BID, 2006, 51p.

  • Sites internet

http://themobilefactory.org

  • Vidéo

 

 

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