Frank Gehry : «ART-CHITECTURE» ?

UNE DEMARCHE PROJECTUELLE CONTEMPORAINE ET NOVATRICE

Depuis quelques années années se sont établis des liens étroits entre l’architecture et le monde de l’art. Ce que l’on pourrait qualifier de « tendance » voit des architectes travailler ou exposer dans des lieux d’habitude dédiés à l’art contemporain alors même que des artistes user des codes et outils de l’architecture. L’époque est sans aucun doute au décloisonnement, au glissement des genres, à la suppression significative des frontières entre les disciplines. Architectes et artistes vont aujourd’hui de pair. Par exemple, la collaboration entre le plasticien chinois Ai Wei Wei, à l’origine du grand stade le Nid d’oiseau de Pékin et les architectes suisses Herzog & de Meuron pour l’installation de chaises au pavillon italien. Ce débat entre les frontières de l’art et de l’architecture n’est-il pas récurrent ? N’est-on pas en train de tout mélanger ? Les architectes tels que Frank Gehry, Zaha Hadid ou encore l’agence Coop Himmelblau sont à l’image de cette transformation du métier d’architecte, ils sont les pionniers d’une architecture novatrice, sculpturale et intimement liée aux nouvelles techniques issues de la révolution numérique de la fin du 20ème siècle.

Evolution des techniques = évolution du statut d’architecte ?

Le métier d’architecte a subi un véritable changement aux alentours des années 2000 lorsque l’ordinateur devient domestique avec les premiers «micro-ordinateurs» et l’invention d’internet. Les dessins et calculs auparavant effectués à la main vont pouvoir être réalisés de façon numérique, informatisée. Certaines opérations qui étaient impossibles ou trop longues à effectuer vont être possibles rapidement et précisément grâce à l’ordinateur, c’est ce que l’on appelle la CAO, la conception assistée par ordinateur. Des années 80-90 jusqu’à nos jours les architectes et ingénieurs ne cessent d’utiliser et de faire progresser ces logiciels de conception et de création mais depuis quelques années, c’est l’acronyme BIM qui est sur toutes les lèvres. Depuis l’apparition du BIM (Building Information Modeling) une nouvelle révolution a eu lieu dans le milieu de la conception architecturale et de la construction. Le BIM est un logiciel mais aussi une base de données et un processus collaboratif. En résumé il s’agit d’une maquette numérique paramétrique 3D qui contient des données intelligentes et structurées.

C’est un outil qui a conduit à une réelle libération des formes chez de nombreux architectes. Les architectes déconstructivistes Frank Gehry ou Zaha Hadid, souvent avides de volumétries hors du commun et futuristes, se sont appuyés sur ce nouvel outil pour se libérer des carcans qu’imposait la conception en 2D. Des édifices tels que le Walt Disney Concert Hall de Los Angeles par Frank Gehry ou l’Opéra de Guangzhou par Zaha Hadid qui propose des édifices aux courbes fluides et fuyantes sont représentatifs de l’utilisation de ces nouveaux logiciels intuitifs et sont parfois qualifiés d’oeuvres d’art plutôt que d’architecture.

ZH_Opera_House_001L’opéra de Guangzhou en Chine par Zaha Hadid.

De telles réalisations d’une haute sophistication apparente, suscitent l’admiration quasi immédiate chez un large public. Cependant le milieu des architectes est divisé. Ces architectes sont souvent critiqués pour leur formalisme et leur décontextualisation dans leurs partis pris architecturaux, mais c’est principalement pour le processus de conception que permet le BIM qu’ils sont décriés. Le potentiel risque de ces logiciels est une aliénation progressive de la conception architecturale, il n’aboutit pas tout le temps à un véritable travail sur l’espace, sur l’habitabilité,  et donc à une architecture mais se limite à la production d’édifices très esthétiques, relevant plus de l’objet formel ou de la sculpture.

Frank gehry, art ou architecture ?

    «Si Le Corbusier avait disposé du logiciel Catia, il n’aurait pas mis sept ans pour réaliser la chapelle de Ronchamp».

Frank Gehry.

L’architecte Frank Gehry a conçu la plupart de ses réalisations depuis 1990, sur le logiciel CATIA de Dassault Systèmes, il a même créé à partir de CATIA  une interface dédiée à la conception architecturale, le logiciel «Digital Project». Frank Gehry est la figure la plus représentative d’un ensemble d’architectes (parmi lesquels Zaha Hadid et Coop Himmelblau) dont la démarche projectuelle consiste à partir de formes abstraites sous formes d’esquisses, ensuite matérialisées en maquettes, à donner vie à ces dernières au moyen de scans 3D pour aboutir à une représentation concrète, réaliste et réalisable grâce au BIM et que la très classique Conception Assistée par Ordinateur aurait rendu très difficile. Avec Gehry, la technologie et les nouvelles techniques se dévêtent de leur froide réputation pour servir l’ambition d’un «artiste», au delà de l’architecte. Son oeuvre vise en effet  à réhabiliter, réinterpréter l’architecture devenue inhumaine ces dernières années à force de rectitude, avec pour solution la forme plutôt que la structure. Son parti pris esthétique est ardu puisque la représentation de ces formes tridimensionnelles est beaucoup plus complexe que celle des volumes traditionnels de l’architecture moderne comme les parallélépipèdes ou les cylindres. Sa démarche conceptuelle de projet est comparable à celle d’un artiste et son oeuvre à de l’art. On compare la plupart du temps ses bâtiments à des sculptures car leur impact sur le public et sur la ville est fort mais leur insertion dans le tissu existant et leurs qualités architecturales propres sont critiquables. La série américaine «Les Simpsons» lui ont même dédié un épisode dans lequel on le voit concevoir une nouvelle salle de concert en s’inspirant d’un papier qu’il chiffonne et jette à terre.

Fondation_Louis_Vuitton_Frank_Gehry_metalocus_03_1280_0Croquis de Frank Gehry, fondation Louis Vuitton.

Sa dernière réalisation, la fondation Louis Vuitton à Paris, est à l’image de sa production art(chitecturale). Frank Gehry livre au coeur du bois de Boulogne ce qu’il qualifie lui même d’un «nuage en mouvement» ou d’un «iceberg posé sur l’eau» qui change sans cesse d’apparence grâce à la lumière. Sa localisation n’est pas anodine, c’est un bâtiment décontextualisé, qui utilise le site comme un socle pour s’exposer, exposer l’oeuvre d’art qu’est la fondation Louis Vuitton. C’est un véritable bâtiment objet qui fait passer la forme avant la structure et qui a été conçu avec les technologies les plus poussées en terme d’architecture, dont le logiciel créé par Frank Gehry, Digital Project. Il a dit à propos de son oeuvre : « grâce aux ordinateurs, vous pouvez construire des bâtiments comme celui-ci en respectant le budget et les délais. Si vous ne les utilisiez pas, vous seriez mis au poteau et fusillé, car le client deviendrait fou». Avant cela, il a réalisé de nombreuses esquisses et maquettes afin de trouver la forme souhaitée, et a ensuite numérisé ces maquettes à l’aide de scanner 3D pour finalement effectuer tous les réglages et calculs de structure sur ordinateur. L’intérieur de la Fondation est à l’image de son extérieur mais aussi des différentes autres réalisations de l’architecte comme le musée Guggenheim de Bilbao ou le Walt Disney Concert Hall, c’est une superposition de matériaux et d’éléments structurels qui semblent danser, se croiser, s’entrecouper et parfois brouiller volontairement le regard du visiteur, à la limite entre art et architecture. L’artiste Daniel Buren avec l’accord de Frank Gehry, en a d’ailleurs réellement fait une oeuvre d’art en habillant la peau extérieure du bâtiment de filtres colorés à travers son oeuvre éphémère «L’Observatoire de la lumière».

preview_a075e6506-2000x1100Oeuvre de l’artiste Daniel Burren sur la fondation Louis Vuitton.

 

Bibliographie

  • Livre

 672_xlAurélien Lemonier et Frédéric Migayrou, catalogue de l’exposition centre Pompidou, sous la direction de Frédéric Migayrou, éditions Centre Pompidou, 2014, 258p.

Eric Valentin, Frank O. Gehry, Claes Oldenburg, Coosje van Bruggen, une déconstruction du mythe solaire californien, in Claes Oldenburg et Coosje van Bruggen. La sculpture comme subversion de l’architecture, Les presses du réel, 2012, 285p.

  • Sites internet

Cyourmag,  15.03.2016,  A la frontière entre architecture et art contemporain (http://www.c-yourmag.net/)

Béatrice de Rochebouët, 30.09.2008,  Quand l’architecture flirte avec l’art contemporain (http://www.lefigaro.fr/)

Victoria Kennedy, 28.02.2017,  Frank Gehry: Artist and Architect (https://canvas.saatchiart.com)

  • Images

http://www.lvmh.fr

http://www.metalocus.es

http://www.pinterest.fr

  • Vidéo

« Simpson et Frank Gehry »  : https://www.youtube.com/watch?v=1p6rrn-PimU

« Louis Vuitton Foundation, construction of a masterpiece  »  : https://www.youtube.com/watch?v=refoIhf05VU

 

 

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s