FUKUSHIMA

« L’utopie du désastre »

Le 11 mars 2011, le Japon, pourtant familier aux tremblements de terre, affrontait une triple catastrophe : un séisme, suivi d’un tsunami qui a causé une catastrophe nucléaire aussi grave que celle de Tchernobyl en 1986. Le séisme de magnitude 9 a eu lieu au large des côtes de l’île du Honshu. Son épicentre se situait à 130 kilomètres au large de la ville de Sendaï et à 32 kilomètres de profondeur. Ce tremblement de terre historique a généré un puissant tsunami qui s’est abattu seulement dix minutes après la secousse pour les premières zones frappées. La puissante vague a déferlé sur près de 600 kilomètres de côtes. Les préfectures d’Iwate, Fukushima et Miyagi ont été les plus frappées par le tsunami. La nature reprend ses droits en détruisant tout sur son passage.
La centrale de Fukushima Daiichi est frappée par une vague de 15 mètres de haut qui provoque un accident de niveau 7 (le plus élevé) sur l’échelle des accidents nucléaires. Les trois réacteurs en service s’arrêtent automatiquement après les premières secousses et ils entrent progressivement en fusion. Dès le 12 mars, une série d’explosions et d’incendies provoquent des rejets massifs de radionucléides dans l’atmosphère. Dans les jours qui suivent, 110 000 personnes sont obligées de quitter une zone de 20 kilomètres autour de la centrale. 50 000 autres décident de quitter leurs habitations par peur de la contamination radioactive.
Les autorités Japonaises estiment que le bilan officiel du raz-de-marée atteint aujourd’hui 15 881 morts et 2 668 disparus. Un million de maisons ont été détruites. Des monceaux de débris emportés continuent de s’échouer sur les côtes américaines de l’autre côté du Pacifique. L’ampleur des destructions est colossale. Les régions touchées, jusque là prospères et paisibles, se voient déstabilisées par cette catastrophe naturelle et nucléaire. Les préjudices sont lourds pour les survivants et plus généralement pour les Japonais ; que ce soit au niveau architectural, patrimonial ou psychologique. La reconstruction est un processus long, qui, à l’heure actuelle, est toujours en cours. Les sols ont été raclés afin de retirer la terre et les débris contaminés, stockés par la suite dans des sacs à déchets radioactifs. Ces sacs accumulés forment des monticules qui s’étalent à perte de vue en attendant d’être traités. Les villes nettoyées sont de nouveau ouvertes à la population. On tente d’y faire revenir les habitants mais ces no-man’s land restent désertés. Il y a, au sein du gouvernement, une frénésie du retour à tout prix. Dans la mesure où l’on ne sait pas la véracité des propos tenus sur la décontamination, la population a peur de revenir dans ces villes par ailleurs chargées en souvenirs.

Située entre le mont Kunimi à l’Ouest et la centrale de Fukushima Daiichi au Sud, la ville de Minamisoma fait partie du département de Fukushima. En avril 2017, dans le cadre d’un projet d’architecture nous nous étions logées dans un ryokan, auberge traditionnelle, où Les propriétaires nous content la bonhomie de cette ville rurale, vivant de l’agriculture et de la production de pièces détachées d’automobile. Lors de la catastrophe, la ville a perdu 650 de ses habitants et, suite aux évacuations, la population est passée de 71000 à 10000 habitants. La ville a été évacuée et les travaux de décontamination ont pu commencer. On cherche à effacer toutes traces d’erreurs humaines. La surface contaminée des sols a été retirée et les façades des bâtiments passée au Kärcher : des interventions qui paraissent anodines étant donné l’ampleur des dégâts et le fait que le gouvernement ne sait pas comment appréhender ce type de catastrophe. Les habitants ont été relogés dans les villes voisines, dans des kasetsu jutaku, des logements provisoires, construits rapidement pour pallier la crise. Cependant, lors de notre séjour, nous avons pu constater que ces logements temporaires étaient devenus des logements permanents qui abritent depuis plus de six ans des familles entières.
Le maire de la ville souhaite pourtant faire de Minamisoma « un nouveau paradis ». Son ambition est louable mais nous nous sommes rapidement rendues compte que la ville concentrait de multiples problèmes liés à la catastrophe : dégâts gigantesques, coûts exorbitants de reconstruction, traumatismes psychologiques, etc. à notre arrivée, nous avons été interpellées par le silence qu’il y avait dans la ville. Les rues étaient vides, les commerces avaient les portes closes : nous arrivions dans une ville morte et désertée. Les restes de la catastrophe étaient toujours présents comme si la ville était restée figée pendant les six dernières années. Dans une ville voisine, de la musique était diffusée au travers d’enceintes le long de l’avenue désertée. L’ambiance était pesante. En chemin, nous avons assisté à des paysages dignes de films apocalyptiques : des terrains entièrement rasés, des champs de sacs de déchets radioactifs, des routes barrées avec des hommes en combinaison antiradiation qui interdisent le passage, des villes totalement laissées à l’abandon où la nature reprend ses droits, etc. Nous avions en notre possession un boitier qui mesurait le niveau de radioactivité présente dans l’air. Nous avons vu les taux de radioactivité monter au fur et à mesure qu’on s’approchait de la centrale. Ainsi malgré tous les efforts mis en place par les villes pour redorer leur image, la réalité montre une tout autre version, bien plus triste et complexe.
Par conséquent, on est en pleine réflexion sur comment reconstruire la ville après le tsunami ? Comment gérer la situation d’urgence mais aussi comment vivre dans des logements provisoires construits à la hâte après la catastrophe et qui s’éternisent ?

Un collectif d’architectes Japonais animé par Toyo Ito a réfléchit à la manière d’aider les populations qui vont devoir rester dans ces maisons provisoires encore plusieurs années. Après la catastrophe, les gens ont été relogés dans des maisons transitoires, exiguës, qui empêchent l’intimité et les relations sociales. Les architectes rapportent qu’immédiatement après le tremblement de terre, des personnes qui ne se parlaient pas auparavant se sont rapprochées. Ce collectif a donc voulu recréer cette « utopie du désastre » en initiant un programme de relogement : une « Maison pour tous ». Il s’agit de lieux collectifs pour les habitants des villes dévastées. Une de ces maisons est construite pour la première fois à Rikuzentakata, ville ravagée par les eaux. Maisons dont l’architecture est en adéquation avec le site, dans la mesure où elles se tournent vers le paysage contrairement aux grands projets de digues construits après la catastrophe qui s’opposent à la mer et qui ferment l’horizon. Les architectes n’ont pas voulu que les éléments naturels soient considérés comme des ennemis. Ces maisons de 10 m de haut offrent une superficie de 30 m², répartis sur plusieurs niveaux entourés de balcons en bois. Utilisant les arbres de la forêt détruite, ils créent une maison avec un toit pointu, transpercé par dix-neuf troncs. S’enroulant autour des espaces intérieurs, une promenade alterne les escaliers et les terrasses, face au paysage : le quadrillage des rues, la seule trace de la ville disparue. Aujourd’hui, il existe une quinzaine de maisons pour tous. D’apparence simple ces maisons ont été pensées et construites pour que les gens puissent s’y regrouper, discuter, partager et échanger.

Cependant, même si travailler sur ce projet de « maisons pour tous » a permis aux architectes de se questionner sur ce qu’est réellement l’architecture – pour qui un bâtiment est fait et pourquoi –, la reconstruction ne fait que commencer. Il est impossible d’oublier ce qu’implique à plus grande échelle cette catastrophe. A l’échelle de notre siècle, des villes entières contaminées resteront probablement condamnées et les écosystèmes perturbés. Les villes et ses habitants sont les cobayes de cette grande expérience désastreuse dont on ignore l’ampleur réelle des conséquences.

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Bibliographie

  • Livre

18627187   Fukushima : Récit d’un désastre, Michaël Ferrier, 2013.

  • Sites internet

https://www.archdaily.com/268426/venice-biennale-2012-architecture-possible-here-home-for-all-japan-pavilion

  • Images

https://fr.wikiarquitectura.com/bâtiment/maison-pour-tous-rikuzentakata/

  • Vidéo

 

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