LA FORME PAR LE VIVANT

Utiliser le vivant comme matériau n’est pas un concept nouveau. Les matériaux d’origine végétales ont longtemps été les plus faciles d’accès à l’homme. Les végétaux transformés comptent parmi les principaux composants de notre habitat. Aujourd’hui encore, ils sont partout autour de nous. Dans la quasi totalité des cas, la matière organique n’est employée qu’en tant que matériau. Elle est sculptée, coupée, moulée ou assemblée pour répondre aux attentes formelles imaginées par l’homme. Par exemple, la table basse « Lack » vendue par IKEA est un des éléments de mobiliers les plus répandus sur la planète. Elle est fabriquée à partir de bois, d’abord broyé en fines particules puis mélangé à un liant et enfin recomposé en bloc sous haute température. Bien que cette table soit faite à partir de matériaux organiques, c’est le symbole même de la standardisation de l’habitat mondial. A l’image de cette table, nos maisons, nos meubles, nos outils, sont composés de matériaux organiques mais ne sont pas formellement liés au vivant. Dans la plupart des cas, ces objets sont composés de matières inertes. Certains créateurs utilisent cependant le vivant comme matière première en le contraignant et en lui donnant une forme maîtrisée. Phill Ross, designer californien, a par exemple imaginé un modèle de brique en champignons (un article ciblé sur la mycotécture est disponible sur site du Pavé). L’utilisation de matières vivantes présentent de nombreux avantages. Contraindre la forme du vivant pour répondre à une volonté esthétique peut aussi amener de nombreuses qualités à notre habitat. Cependant cette maitrise n’est pas toujours nécessaire.

Quelques projets architecturaux ou artistiques abordent l’utilisation de matières vivantes selon une approche conceptuelle différente. La vie n’est plus seulement un moyen de générer de la matière première mais aussi une façon de générer la forme. Le créateur adapte son usage et abandonne alors le contrôle formel de sa création à la nature. C’est cette approche innovante que les créations suivantes illustrent :

 

Full grown

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Gavin Munro, designer et artiste britannique, a eu l’idée de faire pousser du mobilier. A la tête de l’entreprise « Full grown », il réemploie des techniques traditionnelles de jardinage, utilisées notamment dans la culture La nature au service de l’architecture et du design du Bonsaï, pour faire pousser des meubles. La démarche de Gavin Munro est simple : plutôt que de faire pousser du bois puis le découper et l’assembler, il fait pousser les arbres en orientant partiellement leur croissance, leur donnant ainsi la forme souhaitée. La nature crée la matière, la forme et permet l’usage. Les saules poussent lentement autour d’un moule, mais leur croissance n’est volontairement pas totalement maitrisée. Chaque pièce est unique car sa forme est dictée par la nature. Loin de concurrencer les méthodes de production de meubles traditionnelles ou industrielles, cette innovation intègre le temps : une chaise met sept ans à pousser. L’entreprise ne fonctionnant que sur précommandes, une chaise commandée en 2018 ne sera livrée qu’en 2025. Ce procédé ne constitue pas une alternative à la fabrication de meubles industriels mais il présente un intérêt conceptuel. L’aléa du développement végétal peut offrir des qualités esthétiques et fonctionnelles inenvisageable par le contrôle et la préfabrication. Pourquoi chercher la maitrise absolue de notre habitat ?

 

Les ponts de racines du Maghalaya

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Des ponts centenaires ont étés mis en place par les peuples tribaux Khasi et Jaintia, en Inde dans l’état du Maghalaya. Cette région compte parmi les plus humides de la planète. Elle est traversée par d’innombrables rivières. Dans cette région, à cause de l’humidité, le bois mort non entretenu pourrit en quelques années. Les tribus locales ont alors mis au point un système de ponts naturels leur permettant de limiter les efforts de fabrication et de créer des édifices pérennes. Ces peuples on alors entrepris de « faire pousser des ponts ». Sur la base d’un tronc d’arbre mort ils ont dirigé la pousse des racines d’arbres caoutchouc pour créer un pont solide, durable et vivant. Certaines de ces structures vivantes, dont la taille peut atteindre 30 mètres peuvent mettre 15 ans avant d’être fonctionnel. Devenant de plus en plus solide, leur forme change d’année en année. La nature peut-elle offrir des systèmes structurels plus durables que ceux mis en place par l’homme ?

 

Fab tree hab

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Le Fab Tree Hab est un projet hypothétique de maison écologique développée au MIT (Massachusetts Institute of Technologie) par Mitchell Joachim, Javier Arbona et Lara Greden. Cette maison est imaginée pour permettre à des arbres indigènes de pousser sur un échafaudage en contreplaqué amovible conçu par ordinateur. Une fois les branchages interconnectés et stables, le contreplaqué pourrait être retiré et réutilisé. Les arbres utilisés croissent rapidement et développent une structure racinaire entrelacée qui est assez molle pour être dirigée sur l’échafaudage, mais qui durcit peu à peu en une structure plus durable. Les murs intérieurs sont en terre cuite et en plâtre. Le Fab Tree Hab est un projet qui ne peut se développer qu’avec le temps. Certains composants du projet ne sont pas encore au point. Les fenêtres « bioplastiques » par exemple acceptent la croissance de la structure et sont capables d’en absorber les déformations. Elles sont essentielles pour assurer l’étanchéité de la maison et ne seront opérationnelles que dans quelques années. Dans l’ensemble, le temps nécessaire pour construire ce projet serait plus long que les méthodes traditionnelles (au moins 5 ans) mais le coût de construction et l’empreinte écologique pourrait être quasi nuls. Une expérimentation est en cours, elle implique la restructuration du projet qui pourrait bien prendre une toute nouvelle forme architecturale, mais ce modèle de maison pourrait bien être viable d’ici quelques années. Peut on répondre aux enjeux contemporains de notre société en utilisant la nature comme seule méthode de construction de nos habitats ?

Ces trois exemples sont le fruit de l’humilité humaine face au génie de la nature. La vie offre une infinité de possibilités formelles, ces créations s’en saisissent, ne contraignant la nature que pour permettre l’usage. La forme elle est abandonnée à l’aléa. Ici, le caractère innovant de la création ne repose que sur le non choix formel, sur l’inaction et le temps.

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