Questionner l’architecture gonflable

Hans Walter Muller

 

Avant de s’intéresser à l’architecture, nous aimerions définir le concept d’espace en architecture. Notion essentielle qui devrait être la base de tout projet. Quelle relation l’homme entretient-il avec l’espace ? Cette question peut paraître simple et évidente mais penser le lieu de l’habiter se révèle être un exercice bien plus complexe qu’il n’y paraît. Celui qui parle le mieux d’espace n’est pas un architecte, mais un philosophe. Ce qui prouve qu’avoir un regard analytique et critique sur ce qu’on peut fabriquer ou ce qu’on est entrain de faire n’est pas négligeable. Ainsi pour Heidegger : « […] l’espace n’est pas pour l’homme un vis à vis. Il n’est ni un objet extérieur ni une expérience intérieure. Il n’y a pas les hommes et en plus de l’espace […]. » Non, on ne peut penser l’homme indépendamment de l’espace.
Il est important d’évoquer cette notion, puisque le travail d’Hans Walter Muller interroge directement cette relation entre l’homme et l’espace construit/non construit.

Qui est-il ?

« L’homme est éphémère.
Sa vie est éphémère,
Ce qu’il fait doit-il durer ? L’architecture est le lien de sa vie, L’architecture doit mourir avec son utilisateur… »

Hans-Walter Müller, Extrait de Neuf (revue d’architecture), 1970

 

Son parcours

Hans-Walter Müller, né à Worms en Allemagne en 1935, est devenu prestidigitateur à l’âge de 14 ans, bien avant d’être architecte. Cette fantaisie lui est propre. Il considère d’ailleurs qu’aucune recherche n’est valable sans humour et rigueur. En 1961, il obtient son diplôme d’ingénieur et d’architecte de l’école polytechnique de Darmstadt en Allemagne. Il expose pour la première fois son travail en 1963 et devient le lauréat de la Biennale de Paris de 1965. En 1967, il est à nouveau lauréat du pavillon allemand à l’exposition internationale de Montréal. Il présente ces oeuvres la même année au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris pour l’exposition Lumière et Mouvement et en 1968 et à la Fondation Maeght en 1970. Depuis les années 1970, il construit des gonflables qui se transforment en ateliers pour Jean Dubuffet, en décors pour Maurice Béjart, La Comédie Française, ou encore pour les Opéras de Paris, Munich et Vienne, en église itinérante ou stands publicitaires.

 

Ses influences artistiques

Ainsi l’originalité de cet architecte réside dans sa part artistique. Son art porte un nom : l’art cinétique. Il s’agit d’un courant artistique fondé sur l’esthétique du mouvement, qu’elle soit mécanique ou visuelle. Apparu à la fin des années 1950 il engage aussi une réflexion sur les illusions d’optique, la vibration rétinienne. Dans ce cas de cinétisme virtuel, on parle d’Op’Art. Bridget Riley et Vasarely en sont les principaux protagonistes. L’expression art cinétique est adoptée vers 1954 pour désigner les œuvres mises en mouvement par le vent, les spectateurs ou un mécanisme motorisé.

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Que fait-il ? 

Une architecture en relation directe avec notre corps
Le module gonflable de Müller s’inspire du système respiratoire des êtres vivants. Comme le poumon il se gonfle d’air et se dégonfle, selon un principe d’inspiration/expiration. Sa paroi se tend et se détend, comme la peau. Mais également comme les parois de nos artères, qui se tendent et détendent grâce à la tension ar- térielle. Ces dernières sont alimentées en sang par le cœur. Le module est rempli d’air grâce à un générateur électrique, son cœur artificiel.
Coupé du monde, il semblerait que le temps s’arrête lorsque l’on se trouve dans le module. On entre dans un autre espace, un monde à part, protecteur, chaud, qu’on peut s’approprier autant physiquement que mentalement. Une sorte de réminiscence de la poche amniotique, bulle de bien-être naturelle.
On ferme les yeux, on devine, on rêve, on pense, on écoute. L’air du module est sur-pressurisé́, c’est-à-dire plus dense que l’air extérieur. Cette force de l’architecture sur notre physique se ressent également à la sortie. Changement d’air, changement de pression, le module, ouvert, se relâche. Notre corps également. Il devient tout d’un coup plus lourd et nos mouvements se font plus lents.

Quand le social transforme le mode d’habiter
Dans notre siècle, une architecture gonflable, dégonflable, éphémère, représente une nouvelle façon de concevoir et de construire qui n’a rien de commun avec toutes les constructions du passé. L’architecture elle-même est ici remise en question. Une architecture translucide, une architecture transparente, une continuité de l’expérience à l’intérieur.
Cependant cette transparence implique un mode d’habiter particulier où l’espace de la rue pénètre dans l’intimité de la maison. On retrouve ce genre de rapport entre le domaine public et le domaine privé dans le nord de l’Europe où la météo impose la construction de grandes baies vitrées indispensables à l’apport de lumière. En France il est impensable de concevoir l’habitation dans un niveau d’intimité si faible. Pourquoi ? C’est en grande partie lié aux conditions climatiques mais aussi en fonction de notre religion. Prenons l’exemple de la ville d’Amsterdam où le protestantisme régnait. Le fait de n’avoir presque aucune intimité signifiait que l’habitant n’avait rien à cacher. Car Dieu par définition est omniscient et qu’il ne sert donc à rien de se retrancher derrière des rideaux.
La transparence visuelle et auditive de l’architecture de Müller est très discutable. Car imagions l’installation d’un gonflable en ville et d’un gonflable en pleine nature. Les rapports sont très différents. Il y a une différence entre entendre et voir les oiseaux et subir le bruit continu des voitures ou le regard insistant des passants. Donc l’architecture gonflable pour le logement est assez complexe à mettre en place.

L’abandon des codes de l’architecture
Fini les deux poteaux avec la poutre, éternelle base de calcul, seule possibilité autour de laquelle tournent toutes les combinaisons constructives de la pierre, du bois, du métal, du béton. Ici la matière c’est l’air. Un gaz disponible partout et à n’importe quel moment.
« Beaucoup de notions habituelles sont remises en question avec son apparition: sécurité, effondrement, lourdeur, murs, plafond, contrats d’assurance, pérennité. » Nous dit l’architecte dans Techniques et architecture – Pourquoi les gonflables ?
Certes il a conscience des inconvénients inhérents à notre société mais le gonflable se révèle d’une grande praticité, à savoir son faible encombrement, son poids, son coût, sa facilité et sa rapidité de mise en place, ses différentes possibilités d’usage : sur l’eau, sous l’eau, sur terre, dans l’air, dans l’espace.

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Pourquoi avoir choisi son travail ?

Quand pendant quatre années on nous apprend comment construire l’architecture de béton, de pierre, de bois et de métal ; découvrir la légèreté du travail de Müller vient égayer la vision qu’on nous impose de l’architecture. De plus le fait que cet architecte vive dans une de ses architectures gonflables nous a donné envie de construire cet espace en trois dimensions.

C’est donc tout naturellement qu’avec mes partenaires Charlotte Fontaine, Hugo Chassard et Vincent Guilloux nous nous sommes lancés le défi en 2015 de construire un gonflable. Je peux alors vous confirmer tous les avantages énumérés plus haut. Certes la proportion entre le coût financier et la surface créée est incomparable à toute autre structure, mais contenir l’air n’est chose aisée.
On a l’impression que l’architecture de Müller est accessible à tous mais elle nécessite une installation et une connaissance technique qui frôle de domaine de l’ingénierie.
Cependant l’expérience corporelle qu’on obtient en rentrant dans un gonflable est unique. On se retrouve instantanément coupé du monde extérieur, ce qui nous apaise dans un premier temps, mais au bout de quelques instants la différence de pression vient créer un sentiment d’étouffement. Je ne suis pas claustrophobe mais retrouver le monde extérieur est une sorte de délivrance. Je pense d’ailleurs que c’est la principale raison qui n’a pas fait développer ce genre d’architecture. Sinon pourquoi cette solution qui résout les problèmes : de surconsommation de matériaux, de mètres carrés trop chers, de manque de logement, d’habitat d’urgence et j’en passe, ne serait pas approuvée et adoptée par tous ?

 

Bibliographie

  • Livre

 

Unknown« Bâtir, Habiter, penser », Heidegger, 1951

« L’art cinétique, 1970 et le déclin de l’objet », Popper, 1975

Hans Walter Muller, Extrait de Neuf (revue d’architecture), 1970

  • Sites internet

https://cabinity.com/hans-walter-muller-architecte-de-lephemere-2/

  • Vidéo

 

 

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