YAYOI KUSAMA

Un pois dans l’univers des pois

Peintre, sculptrice, cinéaste et performeuse, Yayoi Kusama est une artiste japonaise, née en 1929 à Matsumoto. Elle est reconnue pour ses oeuvres mettant en avant des motifs répétitifs et une imagerie psychédélique qui évoquent tout aussi bien la psychologie, le féminisme et l’obsession que le sexe, la création, la destruction ou encore l’auto-réflexion. Yayoi Kusama commence à peindre à l’âge de 10 ans, pour, entre autres, échapper à son enfance difficile. En effet, elle est issue d’une grande famille aisée qui a fait fortune dans la gestion d’une pépinière et dans la vente de graines. Sa mère s’oppose fortement à son addiction pour l’art ce qui rend leur relation conflictuelle. Yayoi Kusama raconte que le climat familial était tendu, entre un père volage et une mère qui faisait payer à sa fille le comportement de son mari. On comprend alors le besoin d’indépendance et la force de caractère qui grandit chez Kusama. Le 7 décembre 1941, l’attaque du Pearl Harbor par les Japonais marque leur entrée dans la guerre du Pacifique. Comme beaucoup d’enfants de son âge, Yayoi Kusama est mobilisée pour l’effort de guerre en participant à la confection des parachutes et d’uniformes militaires. Pour s’échapper de son quotidien, la jeune fille ne cesse de dessiner. Elle aime dessiner les fleurs qui se trouvent dans les champs qui appartiennent à sa famille. Cependant, Kusama dessine pour exprimer ses visions hallucinogènes dont elle est victime. En effet, elle dit que sa pratique artistique a réellement commencé par les hallucinations. « Un jour, après avoir vu, sur la table, la nappe au motif de fleurettes rouges, j’ai porté mon regard vers le plafond. Là, partout, sur la surface de la vitre comme sur celle de la poutre, s’étendaient les formes des fleurettes rouges. Toute la pièce, tout mon corps, tout l’univers en étaient pleins. » Les formes répétitives, mais plus précisément, les fleurs et les pois seront au coeur de sa pratique artistique. Ayant grandi dans une société nippone patriarcale et incomprise de ses proches, elle exprime au travers de ses oeuvres un message anti-machiste, égalitaire et provocateur. Message qu’elle ne peut pas exprimer pleinement au travers de sa formation artistique traditionnelle à Kyôto, c’est pourquoi elle se tourne vers l’art occidental et décide d’améliorer sa technique et d’élargir le spectre de ses capacités en autodidacte.
Inspirée par une lettre qu’elle reçoit de Georgia O’Keeffe, une artiste américaine reconnue, Yayoi Kusama déménage à New York en 1957 pour poursuivre sa carrière artistique. Grâce à ses contacts, son talent, sa forte production et son goût pour la provocation, elle se fait au fur et à mesure une place sur la scène avant-gardiste new-yorkaise, où elle expose ses oeuvres aux côtés de Jasper Johns, Yves Klein, Claes Oldenburg et Andy Warhol. En 1961, elle se lie d’amitié avec Donald Judd et étend ses créations à la sculpture. En 1960, elle déclare « La terre est un pois, les étoiles sont des pois, le Soleil est un pois, ma vie est un pois perdu parmi des milliers d’autres pois ». Elle travaille de manière obsessionnelle sur la série Infinity Nets, des peintures et sculptures reproduisant à l’infini des motifs répétitifs. Au fur et à mesure des années, elle développe son goût pour le happening et la performance. Par exemple, dans le jardin du MoMA, elle met en scène des personnes nues dans le cadre d’une performance provocante intitulé Naked performance. Une des performances les plus célèbres de Yayoi Kusama se nomme Self-Obliteration. Réalisée en 1967, cette performance tourne autour du visuel, du son et de la lumière. Ces années aux États-Unis, sont les plus productives et les plus éprouvantes de la carrière de Kusama. Se sentant fatiguée et émotionnellement instable elle décide de rentrer au Japon et demande à y être internée. Mais ses pulsions créatives sont si fortes qu’elle installe un studio en face de l’hôpital psychiatrique pour pouvoir continuer à créer. Elle écrit des poèmes et des récits pour se libérer l’esprit. En reconnaissance de sa carrière, elle reçoit de nombreux prix et les musées organisent de grandes rétrospectives de l’ensemble de son oeuvre comme au centre Pompidou en 2011. Elle devient également l’artiste féminine qui vend le plus d’oeuvres de son vivant, battant des records d’enchères.

Yellow Pumpkin, Naoshima, Japon, 1994
Sa citrouille jaune, parsemée de pois noirs, est devenue en quelque sorte l’icône de Naoshima, l’île Japonaise transformée en berceau de l’art moderne et contemporain. En arrivant au port de Miyanoura en ferry, on peut voir la citrouille à pois rouges de Yayoi Kusama à quelques pas du terminal. Cependant, la citrouille jaune, la plus célèbre, est exposée sur la jetée face à l’Hôtel Benesse, l’hébergement le plus connu et le plus cher sur l’île de Naoshima. Surplombant la mer, avec les îles environnantes en toile de fond, il n’est pas étonnant que la citrouille jaune de Yayoi Kusama soit devenue en quelque sorte le symbole de l’île. En effet, cette sculpture sortie du confinement des musées et des galeries prend tout son sens. Cette oeuvre se distingue dans le paysage et vient le bouleverser. Positionnée en bout de ponton s’offrant à l’océan, elle déstabilise la réalité placide. Visible à plusieurs mètres, elle marque le paysage par sa forme et sa couleur. La rencontre entre cette sculpture fantasque et le panorama crée un tableau à la fois étonnant et somptueux. La forme citrouille surplombée de pois noirs est un élément récurrent dans le travail de Kusama. Comme beaucoup de motifs qui peuplent ses oeuvres, son amour pour la citrouille remonte à son enfance, quand elle en rencontre une pour la première fois dans un jardin et qu’elle commence à lui parler « de façon très animée ». Depuis lors, elle les a trouvées « si tendres au toucher, si attrayantes par leur couleur et leur forme » qu’elle commença à les reproduire sans relâche maîtrisant chaque contusion et chaque bosse. Ses citrouilles sont maintenant immédiatement reconnaissables, brillamment colorées et couvertes de pois qui sont eux aussi la matérialisation d’hallucinations. Ces pois symbolisent, selon elle, l’univers, la Terre, les étoiles, la vie et le soleil. Une forme qui prend donc une dimension infinie. Ainsi ce caractère répétitif et machinal du motif le rend très impersonnel ; c’est en ce sens que Yayoi Kusama considère sa vie comme un pois parmi des milliers d’autres pois.

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Infinity mirror room filled with the brillance of life, 2011
Comme plongée dans l’infini d’univers incommensurables, cette installation immersive retranscrit la vision de Yayoi Kusama qui souhaite interagir avec les spectateurs en stimulant leur perception. Jouant sur la perte de repères par des effets de reflets et de lumières, ces chambres de méditations invitent à s’interroger sur la place de l’Homme dans le cosmos. La création de différentes ambiances, tantôt nocturnes, tantôt magiques, participe au processus de répétition mis en place par Yayoi Kusama. Elle génère un environnement obsessionnel et halluciné où les miroirs se reflètent à l’infini et où les pois constellent tout l’espace. Les lumières scintillent alors en tout points générant ainsi une oeuvre à la fois fascinante et hypnotique. En effet, il s’agit d’une immersion sensorielle où le jeu de lumières crée une illusion incertaine d’espace sans fin. Un paysage sombre et mystique propre à Kusama qui, à la fois fascine et interroge. Elle nous substitue au réel pour nous plonger dans son propre monde. Son univers nous saisit, nous interpelle et nous emporte vers une immersion sensorielle hors des limites et hors des repères physiques et temporels. Dans cette installation on retrouve toutes les notions qui caractérisent le travail de Yayoi Kusama : l’infini, l’univers, l’obsession, la répétition, etc. Des notions, comme nous l’avons dit précédemment, qui sont fortement animées par des souvenirs d’enfance ou des hallucinations.

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Ainsi, Yayoi Kusama fait partie des artistes contemporains internationaux les plus populaires. Elle traverse les avant-gardes et reste cependant en marge des courants dominants. Deux périodes marquantes jalonnent sa carrière : le temps passé aux États-Unis où elle ne cessera d’expérimenter et son retour au Japon, période dédié à son art pour apaiser son âme. Quel que soit son lieu d’ancrage, la production de l’artiste est considérable. En effet, son dévouement à la libération absolue de ses obsessions lui permet de créer d’innombrables oeuvres. Entre mouvements vers la vie et auto-anéantissement, le travail de Kusama est passionnant. Sans hésitation elle nous invite dans son univers coloré et hallucinant, synonyme à la fois d’étrangeté et de fascination. La capacité immersive de ses oeuvres nous plonge immédiatement dans une atmosphère singulière et témoigne des nombreux supports pour parvenir à tenir à distance sa névrose obsessionnelle : peinture, sculpture, assemblage, art psychédélique, performances et art corporel. Malgré tout, des thèmes traversent l’ensemble de son travail : l’un et le multiple, le point parmi l’éparpillement, le vide et le plein, l’infini et l’accumulation. Des notions qui sont propres à Yayoi Kusama et qui font d’elle une artiste unique en son genre.

 

Bibliographie

  • Livre
  • Images

https://www.artsy.net/artist/yayoi-kusama

http://wild-about-travel.com/2014/03/naoshima-pop-art-yayoi-kusama-yellow-pumpkin/

  • Vidéo

 

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