La réduction : un système d’acculturation planifié

L’expression « civilisations précolombiennes » évoque, pour la plupart d’entre nous, les aztèques que trouva Cortez au Mexique ou les incas que trouva Pizarro au Pérou mais généralement peu d’autres peuples. Il y eut cependant une multitude d’ethnies autochtones qui sont loin de se limiter, en Amérique du Sud, à l’Empire du Soleil. Parmi tous ces peuples, les guaranis occupaient une place prépondérante.

L’histoire de ces indiens se confond avec celle des « réductions » dont l’établissement permit la réalisation d’une curieuse expérience sociale singulièrement originale. Les Jésuites créèrent un système communautaire fondé sur des principes chrétiens, qui devint rapidement une puissance économique et politique : la « république communiste chrétienne »,             le « royaume de Dieu sur terre » ou plus simplement l’« État jésuite du Paraguay ».

zone d’influence guarani et localisation des réductions

Tant pour protéger les indiens guaranis du servage colonial et des razzias des chasseurs d’esclaves que pour les évangéliser et les faire bénéficier des avantages de la vie en cité, le gouverneur général Acquaviva autorisa, avec l’accord de Philippe III, les jésuites d’Amérique à fonder un État autonome dans la région des fleuves Paraná et Paraguay. La confédération des villages guaranis dépendait directement du roi d’Espagne mais aucun européen autre que les pères jésuites ne devait pénétrer sur son sol.

La première réduction fut créée en 1609. Dans un premier temps, elles étaient construites sans réelle cohérence urbaine dans des matériaux vulnérables tel le pisé, la boue ou la paille. Mais, après les incursions puis la défaite face aux esclavagistes portugais vers 1640, les réductions s’établir définitivement autour d’un projet urbanistique clair fait de constructions pérennes employant le basalte pour les fondations et le grès pour le reste des édifices tous coiffé de charpente en bois notamment de Tabebuia ipe. Bien que l’ensemble urbain soit perméable, le plan établi était symboliquement tripartite : la zone des jésuites, la zone des caciques (chefs tribaux) et la zone des autres indigènes.

Les ruines de la Réduction de San Ignacio Miní sont celles qui permettent le mieux d’apprécier la configuration urbaine et l’architecture des anciennes réductions jésuites d’Amérique latine.

reconstitution de ce que fut la Réduction de San Ignacio Miní

Pour acculturer les indigènes, il fallait auparavant les faire renoncer à toutes leurs coutumes. La tactique efficace employée par les jésuites fut d’imposer une nouvelle organisation spatiale rendant l’ancienne vie impossible dans ce nouveau cadre. Comme la plupart de ville coloniale d’Amérique, le tracé urbain s’articule autour d’une vaste place rectangulaire en terre battue (« plaza mayor ») ; lieu où se concentraient toutes les célébrations tant civiques que religieuses mais aussi véritable place d’armes puisque les jésuites étaient organisés militairement pour contrer les velléités guerrières des puissances coloniales voisines. Autour de la plaza mayor, vers laquelle convergeaient de vastes rues, s’ordonnaient les bâtiments principaux tels l’église, le cimetière, l’école, l’hôpital, le cabildo (municipalité), etc…

L’église, premier bâtiment de la réduction à être érigé, s’imposait comme pièce maitresse et domine la plaza mayor. Celle de San Ignacio Miní fut achevée vers 1724 par le frère José Brasanelli. Mesurant soixante quatorze mètres de long sur vingt-quatre de large, plus de trois mille fidèles autochtones pouvaient s’y tenir et assister à l’office religieux. Les murs étaient constitués de pierres de taille ocre rouge, assemblée sur deux mètres d’épaisseur, ce qui permit à l’édifice de surmonter deux cents ans d’abandon. Composé de trois nefs, l’intérieur était recouvert de panneaux de bois finement sculptés permettant d’amplifier l’inertie thermique et d’améliorer les qualités acoustiques de l’édifice. Couverts de feuille d’or, les panneaux reflétaient la lumière que l’astre solaire laissait pénétrer par les orifices muraux. Les sculptures ornant les colonnes du porche et de la sacristie sont l’exemple le plus abouti qui nous soit parvenue du baroque guarani, matérialisation du métissage entre cultures autochtones et syncrétisme religieux qui se produisit dans la région.

Détails de divers bas-reliefs et chapiteaux

Le second bâtiment d’importance notable était le « cabildo », l’autorité suprême de la réduction. Deux religieux assistés par un conseil de notables composé de 7 ou 8 caciques, puisque les pères jésuites avaient maintenu l’institution traditionnelle du « cacicazgo », dirigeaient la communauté. Situé sur la place à droite de l’église, le cabildo était facilement reconnaissable puisque plus élancé que la majorité des bâtiments.

À gauche de l’église, en bordure de la place et organisées autour de deux cloîtres se trouvait d’une part, la résidence des missionnaires et l’école attenante à l’église ; et d’autre part, les ateliers de production de tout ce qui était consommé dans les réductions (cuisine, boulangerie, menuiserie, forge, atelier de tissage) à l’autre extrémité. Au-delà de l’église et des deux cloîtres, s’étendait un vaste verger orienté au sud où l’on cultivait le maté et les céréales. Ces terres, appelées « Tupá-mbaé » soit « propriété de Dieu », appartenaient à la communauté et étaient cultivées tour à tour par les guaranis. Les produits étaient destinés à couvrir les besoins de la communauté, à payer l’impôt royal, à soutenir la Compagnie et aider les plus démunis et les opprimés.

Les maisons des guaranis étaient situées parallèlement à la place et alignées vers la périphérie. Avant l’arrivée des jésuites, les indiens vivaient dans de grandes maisons communautaires, généralement entre quatre et six, elles aussi structurées autour d’une grande place centrale. Les jésuites ont légèrement modifié ce concept de logement pour l’adapter au concept européen, et ont subdivisé la grande demeure en petites maisons de familles nucléaires, qui disposaient à leur tour d’un petit jardin pour leur consommation personnelle. Sept à douze unités familiales constituaient une « manzana » qui, organisée en élément clos, était entourée de galeries périphériques. Toutes les maisons étaient semblables. Il n’y avait ni riches, ni pauvres, ni salaire, ni argent. Tout était commun. On donnait un logement aux jeunes mariés et on abritait dans un local particulier les femmes veuves ou seules dans des « cotyguazú » un peu à l’écart de la place.

Ruines de la façade ecclésiale

Les jésuites furent les précurseurs d’une globalisation contemporaine et les instigateurs d’un processus d’acculturation sans précédent. Bien avant Charles Fourier et ses disciples, ils imaginèrent et créèrent des villes communautaires semblables aux phalanstères d’Europe. Expulsés des dominions espagnols en 1767, le système des réductions fut brisé conduisant les guaranis à les déserter. Pillées, incendiées, puis recouvertes par la végétation, elles furent oubliées jusqu’à leur redécouvertes deux cents ans plus tard. Aujourd’hui, les ruines subsistantes sont un témoignage poignant de l’effort fourni par les missionnaires pour assimiler les indigènes. Au moment de l’expulsion des jésuites, on comptait 38 réductions groupant 110 000 indigènes (300 000 selon certaines sources) gouvernés par 83 pères de la Compagnie sur un territoire vaste comme la moitié de la France.

Références

bibliographie :

  • Historia del Arte y de la Arquitectura Latinoamericana, Leopoldo Castelo, 1970
  • La République des Guaranis (1610-1768) : Les jésuites au pouvoir, Clovis Lugon, 1970
  • Reducoes jesuiticas dos guaranis, Moacyr Flores, 1997
  • Les réductions guaranitiques, Bertrand Labouche, 2015

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