L’estancia, pastiche européen en terres lointaines

Dans la conscience collective, l’Argentine évoque la « bonne chaire » et          « l’estancia » où elle est produite.

Véritable symbole du pays, on donne le nom estancia à toute exploitation rurale d’importance vouée à l’élevage. Mais il faut, lorsqu’on parle de mesures en Argentine, réviser son échelle familière en l’adaptant aux dimensions de ce pays vaste comme l’Europe.

Vue sur l’immensité pampéenne

La région de la pampa, une des plus fertiles au monde aussi vaste que la France, devint au XIXe siècle une immense zone d’élevage au bénéfice du pays grâce à la ténacité de quelques colons. C’était sur la prospérité des estancias que reposait, dans toute la force du terme, l’existence de la République Argentine (indépendante en 1810) et constituaient son pilier économique grâce à l’exportation de la viande vers l’Europe et les États-Unis. Entre 1880 et les années 1920, les capacités de production de ces établissements générèrent un essor économique remarquable sans précédent. En 1913, alors à son apogée, l’Argentine était l’un des pays les plus riches du monde. Son PIB par habitant le positionnait au douzième rang mondial … juste devant la France.

L’Argentine vit l’émergence d’une bourgeoisie de grands propriétaires terriens et se couvrit de somptueuses estancias reflétant la fantaisie de ses hôtes ou imitant des réalisations européennes. « Riche comme un argentin » devint une expression commune dans les salons Parisiens. Cette aristocratie naissante n’hésitait pas à se faire construire dans leur propriété de la pampa des palais incroyables, comme pour assouvir un rêve d’enfant ou se remémorer leurs racines européennes. Ils y passaient les mois d’été austral et se retrouvaient sur la Côte d’Azur ou dans les grandes capitales européennes pendant l’été boréal. Les plans étaient dessinés sur place par des architectes de renom formés en Europe tel Jacques Dunant ou Ernest Moreau, ou bien directement confié aux grands bureaux d’études du Vieux Continent.

Le modèle de l’estancia de l’époque abrite un immense parc aux multiples essences d’arbres, le plus souvent dessiné par le paysagiste français Carlos Thays (de son vrai nom Charles Thays), autour d’une résidence principale pouvant couvrir mille deux cents mètres carrés de surface au sol et possédant plusieurs étages. Construites pour la majorité entre 1880 et 1910, l’architecture est inspirée voir directement copiée des styles français, italien, anglais et plus largement européens ; contemporains ou appartenant à son riche passé. Toutefois les style ne sont pas toujours identifiables puisque certaines de ces estancias sont très éclectiques voir « kitsch », manifestation de l’opulence qu’affichaient les « estancieros » argentins au début du siècle dernier. Lorsqu’une estancia prospérait, les propriétaires n’hésitaient pas à doter l’ancienne résidence d’une aile supplémentaire ou, parfois, à bâtir une nouvelle demeure luxueuse à quelque distance. Enfin, une chapelle édifiée dans le parc venait souvent compléter l’ensemble.

La Candelaria, Villa María, La Bamba de Areco et El Talar de Pacheco
(de gauche à droite et de haut en bas)

Patrimoine historique indiscutable autant que témoignage d’une prospérité perdue ; ces châteaux, manoirs et autres palais surgissent au beau milieu des verts pâturages de la pampa. Ici le château anglo-normand de l’Estancia Villa María, là les tours normandes de l’Estancia La Candelaria. Il y a les estancias de style italien comme El Talar de Pacheco, et celles d’inspiration écossaise comme Malal-Hué de Chapadmalal, pastiche d’une forteresse gothique au sud de Buenos Aires. Au début du siècle, les grands propriétaires terriens jouissaient de telles fortunes qu’ils pouvaient s’autoriser toutes les folies.

Parmi toutes ces réalisations, l’estancia Huetel attire plus particulièrement l’attention. Ce somptueux château ne se trouve pas quelque part en Touraine, mais bien à trois cents kilomètres au sud-est de Buenos Aires.

Domaine de l’Estancia Huetel

Huetel, dont le nom en langue indienne désigne « le tatou », compte parmi les estancias les plus luxueuses du pays et témoigne de la réussite et du prestige de la famille Unzué qui, en trois générations, se hissa au rang des plus grosses fortunes d’Argentine. Avec son style d’inspiration Louis XIII, le bâtiment principal se dresse majestueusement au sein d’une zone de pâturages qui contraste fortement avec le parc aux denses frondaisons que l’on traverse avant de parvenir à cette demeure.

Par son style, Huetel apparaît comme un monument érigé à la mémoire du mode de vie défini à la fin du siècle précédent par les grands propriétaires terriens d’Argentine. Cette petite propriété de 66 000 hectares (plus vaste que certains pays) a en effet permis à sa propriétaire, Concepción Unzué de Casares, de donner libre cours à sa fantaisie pour transformer ce petit coin de pampa en minutieuse copie d’un château français du XVIIe siècle.

En 1889, les propriétaires décidèrent de créer un parc auquel ils consacrèrent 400 hectares, chiffre considérable même à l’époque. Bien que dessinés par Gaston Welter, architecte paysagiste allemand, les plans furent revus par le célèbre Carlos Thays. On y planta 400 000 arbres dont les plants furent choisis dans les pépinières de Buenos Aires et acheminés par chemin de fer grâce à une ligne privée aboutissant sur le domaine. Même si les premiers arbrisseaux furent la proie des sauterelles qui ravagèrent le pays jusque vers 1940, les plantations donnèrent naissance à un magnifique parc où abondent à présent cèdres, platanes, chênes, pins, et eucalyptus.

Bassin de l’armadillo reflétant l’image du château

Anachronique, la construction de la demeure débuta en 1906 sous la direction de l’architecte suisse Jacques Dunant. Inauguré deux années plus tard, l’élégant bâtiment s’enorgueillit d’imposants escaliers de marbre, de lustres étincelants, d’une vaste véranda, de balcons et d’un toit mansardé couvert d’ardoises. On y trouve une profusion de chambres (quarante) et de salons ornés de boiseries, couverts de tapisseries et meublés en divers styles européens le plus souvent importés. Parmi les allées de gravier blanc, les fontaines et les statues, le parc de style abrite une chapelle néogothique ainsi qu’un lac. Bref, c’est un havre de paix ultime perdu au milieu de l’infini.

Cette demeure témoigne qu’à l’époque de son édification, la solitude grandiose des plaines n’était déjà qu’un lointain souvenir. Un siècle plus tard, après tant de vicissitudes et après tous les changements qu’on connus le monde et la société argentine, l’histoire du pays continue à vivre, inséparable de celle de ces grandes estancias et des premiers colons qui bâtirent de véritables empires agraires. Même si cette forme d’exploitation agricole n’est plus désormais la seule en Argentine, elle continue à peser fortement sur les destinées du pays. Et, dans l’esprit des argentins, l’ « habitat estanciero » restera toujours indissociablement liés à la notion de retraite, de refuge intime et de grands espaces.

Références

bibliographie :

  • Historia de la arquitectura colonial en Iberoamérica, Mario Buschiazzo, 1961
  • Historia del Arte y de la Arquitectura Latinoamericana, Leopoldo Castelo, 1970
  • Estancias – Les grandes demeures d’Argentine, María Sáenz Quesada et Xavier Verstreten, 1992

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