L’hôtel à l’heure de la mondialisation : étude du groupe Accor 

        Les hôtels sont par définition, d’après le Larousse, des « maisons meublées » où l’on peut louer une chambre, un appartement pour un prix journalier et où l’on trouve toutes les commodités du service. Ils sont aussi pour les architectes un programme riche par l’ensemble des éléments qui le compose – un hall d’accueil, des chambres, des espaces partagés, unrestaurant – autant d’éléments propices à de véritables expérimentations architecturales. Nous pouvons en citer un exemple, le Capsule Hôtel de Kisho Kurokawa réalisé en 1972 à Tokyo au Japon. Cet hôtel est constitué de deux tours en béton armé sur lesquelles viennent se fixer des modules préfabriqués appelés capsules, qui mesurent 2,3 m × 3,8 m × 2,1 m et constituent les chambres d’hôtel.

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Cependant, depuis la fin du XXème siècle et en lien avec la mondialisationnous assistons à l’internationalisation des hôtels, tenus par de grands groupes comme Accor Hôtel. L’entreprise, créée en 1967 par Gérard Pélisson et Paul Dubrule, possède 29 marques et chaînes d’hôtels telles qu’Ibis, Novotel, Sofitel, Pullman ou encore Mercure pour les plus connues. L’ensemble de ces marques représente 4 400 hôtels autour du monde. Et opère selon une standardisation qui ne laisse la moindre place à un style propre au mode de viedu pays dans lequel ils sont implantés. A cet égard, les hôtels du groupe Accor sont une bonne base d’analyse pour étudier ce phénomène. Quels sont les méthodes du groupe pour définir cette pratique ? En quoi un modèle standardisé peut-il être recherché comme critère de qualité ?

ETUDE DU MODELE  – ANALYSE SENSORIELLE

        Le groupe Accor a instauré une hiérarchisation entre l’ensemble de ses marques. Les hôtels Sofitel sont considérés comme hauts de gammes, devant Mercure, Novotel. Les hôtels Ibis, en bas de l’échelle, sont les plus accessibles et bon marché. Cette déclinaison se fait ressentir dans la localisation de ces derniers. Les hôtels Sofitel et Mercure se trouvent exclusivement dans le centre de la ville, dans des lieux prestigieux,tandis que les hôtels Ibis sont situés plutôt en périphérie de ville ou à proximité des aéroports. Du fait de cette implantation, ces derniers constituent davantage des lieux efficaces pour transiter d’une destination à une autre.

Outre leur localisation, un des premiers aspects de la standardisation de ces hôtelsest rendue visible par la présence d’un parking réservé à la clientèle et, pour les hôtels haut de gammes, un service de voituriers. Ce premier critère, bien que paraissant anodin, devient rapidement très important pour nous en temps que client, lorsqu’on est dans une ville comme Paris, Londres ou New York où il est difficile et très coûteux de se garer en voiture.

Les hôtels en question misentavant tout sur l’aspect pratique, en se distinguant à travers toutes les commodités nécessaires. Volonté de répondre efficacement à des besoins en terme de déplacement et d’accès mais aussi de confort, entendu de manière standard, et qui sous-tend de véritables machines architecturales.

Les halls d’accueils, lumineux, spacieux, espaces de rencontres, constituent notre première impression du bâtiment. On y retrouve le comptoir, ouvert 24h/24, où nous venons récupérer notre carte de chambre. Les liens censés se créer entre le personnel, représentant l’hôtel, et le client semblent constituer pour le groupe un gage de proximité. Chaque hall possède son coin « salon » avec les chaises toutes identiques, illustrant un design universel, simple et feutré, accueillant une clientèle soucieuse de travailler, se rencontrer, en dehors de la chambre, mais aussi pour profiter du réseau wifi en haut débit.

Les chambres quant à elles ne s’ouvrent plus avec des clés mais avec des cartes. Les portes, semblables à des portes de coffres fort, sont très lourde, difficile à pousser. Elles sont coupe-feu et isolée de façon à s’isoler complètement des bruits du couloir. Une fois entré nous découvrons sans trop de surprise, hors mis un tableau au mur, généralement une peinture imprimée abstraite, qui peut varier d’un hôtel à l’autre ou encore de la couleur des murs, une chambre quelque peu ordinaire avec sa moquette au sol, son coin bureau face à la fenêtre, son miroir… La salle de bain se trouve directement en entrant à gauche ou à droite, le lit dans le dégagement produit par l’épaisseur de la salle de bain entre celle-ci et le mur de la façade. Le mur, composé d’une fenêtre plein cadre ne pouvant que très peu s’ouvrir et derrière laquelle nous pouvons enfin découvrir la vue, est le seul élément qui nous ramène à une autre réalité, extérieure à l’hôtel, au paysage, au contexte dans lequel nous nous trouvons. Les chambres apparaissent comme de véritables machines à dormir : climatisées, elles ne s’aèrent même plus naturellement, c’est-à-dire à travers le geste d’ouverture des fenêtres. D’ailleurs, dans le film Bird Peoplesortie en 2014 par Pascale Ferran, une scène illustre bien cette problématique liée à l’ouverture des fenêtres. Image 2, On peut voir un homme cherchant à fumer sa cigarette et se trouvant confronté à l’ouverture très réduite de la fenêtre, bloquée au bout de 20cm. Normes de sécurités ? Le plan cinématographique montre alors la difficulté de l’homme à respirer l’air extérieur. Au restaurant, même scénario quel que soit le pays où nous sommes : nous trouvons des baguettes de pain, de la confiture, du beurre et du fromage c’est-à-dire des repas ne prenant pas en compte la culture locale. On peut aussi associer ces choix du groupe du fait que ces hôtels ont été conçus dans un premier temps pour une clientèle business qui doit pouvoir retrouver ses repères rapidement. Puis, la clientèle de tourisme soucieuse de rentabiliser efficacement son voyage est devenue une nouvelle cible de ces hôtels.

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Les espaces de socialisation

Les ascenseurs, colonnes vertébrales du bâtiment, permettent de desservir l’ensemble des chambres. En dehors de l’entre soi et de l’espace individuel de la chambre, ils apparaissent comme les seuls lieux de socialisation spontanée, des lieux où l’échange est cependant réduit et contraint par la rapidité du déplacement, le temps de monter à l’étage ou de descendre prendre le petit déjeuner. On s’y croise, on se regarde, on dit juste un « bonjour », un « merci » ou encore un « bonne journée ».

Les couloirs, avant tout des espaces de croisements, deviennent souvent, pour les enfants, des espaces de sociabilité. C’est ici que les enfants se retrouvent pour jouer, pouréchapper à l’enfermement de la chambre ou aux espaces trop calme de travail au rez de chaussée. De part leur répétition et leur longueur, les couloirs deviennent de véritables espaces de qualités architecturales et un réservoir de fictions, notamment cinématographiques. Pensons au filmShiningoù de nombreuses scènes se déroulent dans les couloirs d’un immense hôtel désert, terrain de jeu de l’enfant, dans lesquels plusieurs évènements dramatiques vont se dérouler. La moquette au sol, les murs tapissés ainsi que les appliques sur les murs constituent un décor de fiction, d’autant plus angoissant quand les lieux ne sont pas habités. 

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POSITIF ET NEGATIF DU MODELE – ANALYSE CRITIQUE

          Cette internationalisation voulu par le groupe Accor se doit de nous questionner en tant qu’architecte. Nous voyons que ce modèle met en place toutes les commodités nécessaires comme la climatisation, le wifi, le lit, le restaurant et devient une véritable machine pensée dans les moindres détails pour un rendement maximum. C’est une machine sans failles hormis qu’elle nous semble manquer d’authenticité.

Aujourd’hui, si nous faisons l’apologie de ces chambres d’hôtels les seuls éléments qui nous rattachentau pays, à sa culture sont contenus à travers la fenêtre et l’écran de télévision : un pan de la villeet les chaînes télévisées dans la langue du pays. Finalement, lorsque nous traversons les couloirs de ces hôtels,nous devinons facilement comment, derrière chaque porte, les chambres sont constituées, agencées, puisque celles-ci sont strictement identiques d’un étage à l’autre, d’un côté du couloir à l’autre. Cette uniformisation rend nos comportements, au sein du bâtiment, totalement stéréotypés.

Et si aujourd’hui l’architecture consistait en cela ? Penser le bâtiment afin qu’il soit le plus fonctionnel possible et non pas vouloir faire seulement quelque chose de « beau », d’esthétique. Qu’est-il le mieux entre un bâtiment qui assume sa standardisation ou un « faux authentique » ? N’est-il pas le travail de l’architecte de révéler la qualité architecturale du bâtiment au lieu de la dissimuler ?

        Le groupe Accor met en place une série de codes, qui, identique d’un hôtel à l’autre, permet aux clients de se retrouver rapidement dans le bâtiment. Ces édifices fonctionnent comme de véritables cairns urbains implantés partout autour du monde. Ils sont pour les voyageurs des lieux sûrs, des repères, ils connaissent ces bâtiments. Finalement, la ville moderne est composée de centaines de cairns urbains différents comme McDonald, Starbucks où encore H&M. Ce sont ces édifices qui viennent rythmer la ville et qui la rende accessible aux touristes venus de l’autre bout du monde. Ce système rend les bâtiments à la fois anonymes et en même temps avec une force scénographique importante. Nous le voyons par l’ensemble des extraits et images de films présents dans cet article et qui illustres le propos. 108 films ont été réalisé en prenant en compte les hôtels comme décor principal depuis les années 90. Si cette standardisation est en marche depuis quelques décennies et prend de plus en plus d’ampleur et de vitesse c’est principalement dû aux changements de nos modes de vies. Où habitons nous ? Aujourd’hui, avons-nous vraiment une seule maison ? Nous vivons certainement différemment aujourd’hui qu’il y a 50 ou 100 ans. Les déplacements sont de plus en plus simples, rapides et nous permettent de voyager plus souvent, à moindre coût. L’internationalisation des hôtels, commencée dans les années 1980/90 profite de ce changement de société et répond aux attentes des consommateurs.

 

Image 1 : Photographie, Capsule Hôtel, Kisho Kurokawa, Japon

Image 2 : Image tirée du film « Bird People », Pascale Ferran, 2014, 22min

Image 3 : Image tirée du film « Shining », Stanley Kubrick, 1980, 34min

 

Bibliographie :

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Ascher, François, Luxe, habitat, confort : les références hôtelières, Noisy-le- Grand, Institut français d’urbanisme (université Paris-VIII), 1987, 394 pages.

 

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Augé, Marc, L’Impossible voyage. Le tourisme et ses images, Paris, Rivages poche, 1997, 188 pages.

 

 

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Ray, F. lunius, Un hôtel, quel modèle les bases du développement et de la planification hôtelière , De Boek, 2013, 128 pages.

 

 

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Manfred, Ronstedt, Hotel Buildings : Construction and design Manual, bearbeitete und erweiterte Auflage, 2014, 304 pages.

 

Filmographie :

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Ferran, Pascale, Bird people, Diaphana Distribution, long-métrage, 2014

 

 

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Kubrick, Stanley, Shining, Warner Bros, long-métrage, 1980

 

 

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Hafstrom, Mikael, Chambre 1408, TFM Distribution, long-métrage, 2008

 

 

Vidéographie :

https://www.rtl.fr/culture/cine-series/videos-les-7-scenes-inoubliables-de-shining-le-film-culte-de-stanley-kubrick-7779902809

https://www.youtube.com/watch?v=wqNlDKmRqtE

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