De la mégalopole contemporaine à Coruscant

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Coruscant est une planète ou plutôt une ville planétaire, c’est-à-dire une ville qui recouvre la quasi-totalité de la planète. C’est une ville imaginaire issue de l’univers Star Wars et visible dans les épisodes 1 (1999), 2 (2002) et 3 (2005). George Lucas, réalisateur de la saga, est le premier à nous faire imaginer l’inimaginable et pousser notre imagination un au delà des concepts qui nous régissent. Coruscant est un archétype d’œcuménopole, ou « ville-monde », concept d’urbanisme prospectif qu’on doit à l’architecte grec Konstantinos Doxiadis (1967), se situe au cœur de la galaxie Star Wars, au sens propre comme au sens figuré. Coruscant est l’ultime fantasme d’amateurs de gratte ciel et autres super-structures. Elle dépasse l’entendement et pourtant l’analyser à la manière d’une ville réelle est concevable car cette ville englobe l’ensemble des problématiques du modèle urbain nord-américain. Avec comme seule nuance que Coruscant a suivi «le pire scénario possible». Dans quelle mesure une ville tirée de la science-fiction permet-elle de révéler les problématiques des mégalopoles contemporaines ?

De par ses dimensions, Coruscant est similaire à la Terre, elle incarne un futur fait de croissance exponentielle et incontrôlée. Coruscant est la mégalopole la plus surpeuplée de la galaxie avec à peu près 1 trillion d’habitants fixes, ça nous donne une densité de population de 2992 hab/km². Par comparaison, sur Terre en 2016 la densité de population sur l’ensemble des terres émergées était de 21 hab/km2 mais en 2008 la population urbaine a dépassé la population rurale et depuis elle ne cesse d’augmenter. Dans un tel univers les frontières classiques entre ville et campagne et entre ville et espace urbain sont abolies, quand tout est ville, plus rien n’est ville.

La topographie disparaît sous l’urbanisation, étouffant tout relief naturel, montagnes comme mers, qui sont devenus invisibles. Tous les espaces naturels ont disparu. Des millions d’années de surpopulation ont fait disparaître toute trace d’eau liquide dont Coruscant était autrefois largement recouverte, l’eau glacée présente à ses pôles est fondue et distribuée sur toute la planète par un réseau de canalisations. Le paysage coruscanti se constitue d’une véritable forêt de tours et de flèches aux formes agressives, autant de stéréotypes architecturaux de la grandeur américaine véhiculés dans le monde entier par le cinéma hollywoodien. Nombre de ces bâtiments culminent à 6000 mètres ; à ce niveau-là, ils ne grattent pas le ciel, ils le griffent, jusqu’à transpercer la stratosphère. En dépit de l’apparence moderne de ses bâtiments, la Cité galactique est tout sauf récente. À l’époque où se déroulent les films, cela fait plusieurs millénaires que la ville sert de capitale galactique. Elle est le produit de nombreux siècles de croissance lente, et n’a donc rien d’une ville nouvelle soigneusement planifié. Au fil du temps, des sections entières de cette ville interminable ont été construites, démolies, reconstruites, démolies, puis reconstruites à nouveau.

Puisque le niveau du sol est la plupart du temps inaccessible, la circulation sur Coruscant est essentiellement aérienne. De fait, le ciel est constamment saturé de véhicules en tous genres, qu’il s’agisse de taxis volants, d’airspeeders privés, voire d’énormes transports de passagers ou même d’hôtels ambulants. Il existe diverses strates de trafic, et la navigation automatique y est de rigueur. Piloter son véhicule soi-même relève du suicide.

Beaucoup de griffe-ciels sont des «arcologies» c’est-à-dire des immeubles autonomes du point de vue énergétique et où vivent des populations de taille équivalente à certaines de nos villes. C’est un concept que l’on doit à l’architecte et écrivain italo-américain Paolo Soleri, qui cherchait à théoriser un mode de vie urbain plus efficace. Notons bien que, poussé jusqu’au bout, le concept de Soleri implique qu’une arcologie doit également produire sa propre nourriture. Mais ce n’est pas le cas sur Coruscant, toute la planète dépend des importations pour ce qui est des matières premières. La gestion urbaine doit répondre à tous les problèmes d’une grande métropole : autosuffisance alimentaire, congestion, pollution, traitement des déchets et insécurité.

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Mais surtout, Coruscant est divisée verticalement en niveaux. Le niveau 0, qui n’est plus visible depuis très longtemps, correspond au niveau du sol naturel. Le niveau le plus élevé porte le numéro 5127. Les niveaux inférieurs ou « bas-fonds », sont pollués, totalement privés de lumière naturelle, et dominés par le crime et la pauvreté. Les niveaux les plus anciens sont même réputés complètement inhabitables. Alors que les niveaux supérieurs disposent d’airs filtrés et propres, adaptés aux besoins de différentes espèces, les habitants des bas-fonds doivent respirer diverses émanations toxiques. La plupart des visiteurs de passage à Coruscant apportent leurs propres réserves d’air. On comprend donc que, sur Coruscant, la classification sociale se manifeste non pas à travers l’éloignement ou la proximité du « centre-ville », mais à travers la place qu’on occupe dans la stratification verticale. Ce qui est parfaitement logique puisqu’une ville occupant presque tout un globe ne peut pas avoir de « centre » au sens géographique du terme… Star Wars reflète et annonce les problèmes de délinquance des cités nord-américaines sur lesquelles plane les tensions résultant en partie de l’absence de lieux de sociabilité (rues, places). Les hiérarchies urbaines traditionnelles sont bouleversées, l’organisation socio-spatiale de Coruscant se traduit par des divisions économiques et ethniques particulièrement fortes, favorisant le repli sur eux-mêmes des groupes sociaux et des communautés ethniques, à l’image des «gated communities» aux Etats-Unis ou en Afrique du Sud. Coruscant semble avoir pris au mot le terme de ville-mondiale, cosmopolite, soumise à la ségrégation sociale, spatiale et économique.

Une fois qu’on a vu les multiples visages de la Cité galactique, on comprend ce qu’elle peut tout à la fois avoir d’attirant et de repoussant. Comment ne pas s’émerveiller devant une planète complètement urbanisée. L’étalement urbain, « urban sprawl » des Nord-Américains, est total et a abouti à une marée urbaine et complexe qui laisse place à des sentiments ambivalents, entre fascination et rejet.

Mais d’un autre côté, comment nier l’échec que représente Coruscant d’un point de vue sociétal, économique, et environnemental ? Malgré ses arcologies, la planète est tout sauf autonome, ses attributs naturels ont complètement disparu sous des kilomètres de béton, et le clivage socio-économique y est épouvantable. Elle est l’accentuation des caractéristiques qui régissent les grandes villes actuelles. Ce sont toutes les angoisses de la société urbaine nord-américaine qui surgissent : dégâts écologiques des révolutions industrielles, ségrégation spatiale et sociale, enfermement sécuritaire des classes moyennes et supérieures, entassement de la population, contrôle des ressources alimentaires et aquatiques, gestion des déchets et pollution. La ville devient alors la métaphore de la menace pesant sur les sociétés postmodernes : l’urbanisation galopante et incontrôlée dont on peut mesurer les effets depuis les années 1950. Coruscant serait à cet égard une ville postmoderne qui a achevé sa transition urbaine mais qui a suivi le pire des scénarios possibles. On est très loin des villes idéales et intelligentes dont ont rêvé Soleri et tant d’autres !

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Bibliographie :

35810 Paolo Soleri, Arcology: The City in the Image of Man, Cambridge MIT Press, 1969.

41822 Isaac Asimov, Cycle de l’Empire, Etats-Unis, 1952.

rai_015_l204 Saskia Sassen, Raisons politiques, Presse de Science Po, 2004.

2539304 Konstantinos Doxiadis, Ecumenopolis: L’Inévitable Ville du Futur, Athènes, 1974.

Vidéographie :

 

 

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