Boklok – Une maison industrialisée et personnalisable

         A l’heure où la pression foncière engendre une envolée des prix du logement et une nécessité de composer avec la densité du bâti urbain, de grands groupes industriels comme Ikea réfléchissent à des maisons en kit qui peuvent être « auto-construites » avec comme ambition de mixer innovation et bas coût. Légère par les matériaux utilisés et par son empreinte environnementale, la maison en kit s’affiche comme un laboratoire de recherche et comme une alternative à la maison dite de « maçon ». Simple à assembler, modulable et moins chère qu’une maison de maçon, la maison en kit se développe fortement depuis ces dix dernières années. Ikea, au début des années 2000 a commencé à développer un concept, appelé Boklok signifiant « habitat intelligent » et proposant des maisons individuelles industrialisées, vendues sur catalogue. Ces nouvelles pratiques doivent nous interroger en tant qu’architectes sur l’évolution des constructions de maisons individuelles dans les années à venir. En effet, il faut se demander jusqu’à quel point les grands groupes industriels peuvent prendre leur part sur le marché de la maison individuelle au détriment des architectes ? Pouvons-nous construire des maisons industrialisées, en kit sans pour autant encourager la standardisation ? Quelle serait la place de l’architecte dans ce processus ?

Le modèle Boklok – IKEA

         Le concept Boklok est née en Suède de la collaboration de deux géants : Ikea, expert des kits à monter dans l’ameublement et Skanska, entreprise leader dans la construction de maisons individuelles. Cette idée va naître de la rencontre d’ Ingvar Kamprad, fondateur d’Ikea et de Melker Schörling président de Skanska lors d’un salon de la construction au début des années 2000. Plus de 2000 logements ont déjà été commercialisés en Scandinavie.Ces maisons Boklok sont vendues uniquement dans les magasins Ikea. En Scandinavie la demande est si grande qu’il faut déposer un dossier de candidature avec lettre de motivation pour pouvoir être sélectionné et obtenir une maison Boklok.

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Le concept propose plusieurs types d’habitat, soit des logements groupés par 4 ou 6 en villas urbaines, soit des maisons individuelles. La maison individuelle d’une surface de 92 m2 est proposée avec une extension possible de 57 m2 ; les appartements comportent 2 pièces (50 m2), 3 pièces (65 m2) ou 4 pièces (76 m2).Les logements sur plan libre disposent de 2,60 m de hauteur sous plafond et d’ouvertures généreuses. Dans le cas de logements groupés, les appartements au rez-de-chaussée disposent d’un patio, ceux du premier d’un balcon, et un jardin est commun à l’ensemble des habitants. Les maisons sont vendues sur catalogue, et non sur mesure. En effet, les kits sont industrialisés et donc produits en grande quantité sur des lignes de production afin de pouvoir réduire les coûts.

Dans l’esprit des meubles Ikea, la construction est simple. La maison est constituée de modules préfabriqués en usine qui sont livrés par camion-grue et assemblés sur le site en trois jours. Le client peut en revanche jouer sur certains paramètres, de la même manière que pour les meubles de type Platsa vendus par Ikea. On peut choisir de personnaliser certaines finitions comme la couleur extérieure du bardage ou les installations intérieures. Les logements sont fournis avec cuisine entièrement équipée. La salle de bain est dotée d’un carrelage mural chauffant et de sanitaires à économiseurs d’eau.Afin de fidéliser encore davantage le client, Ikea propose à chaque acquéreur un bon d’achat de 3 000 €, avec une aide gratuite pour le montage des meubles.

Ce système montre qu’un grand groupe industriel comme Ikea est capable de prendre le monopole sur la construction de maisons ou d’appartements, depuis la phase de la construction jusqu’à l’ameublement intérieur. Le concept Boklok créer alors une maison 100% Ikea.

Modèles industrialisés: intérêts pour les architectes ?

         En France, la plupart des 8 millions de maisons construites depuis la fin des années 60 ont été vendues sur catalogue et livrées clés en main par les constructeurs. Ainsi, sur 220 000 maisons individuelles construites chaque année, près de 95 % sont des modèles standard et seulement 5 à 7 % sont des projets sur mesure conçus par des architectes. « Le triptyque maison-jardin-lotissement semble indémodable, tant il est inscrit dans l’imaginaire habitant, dans les pratiques d’une grande partie de la société française et porté par l’offre du marché. »  exprime Guy Tapie dans son livre « Maison individuelle, architecture, urbanité » publié en 2005. C’est pourquoi dans un secteur en pleine expansion où la maison sur catalogue occupe une forte place, plusieurs entreprises cherchent à accroître leur niveau de qualité en terme de construction, d’esthétique ou encore d’usages.

Les maisons vendues sur catalogue ne sont pas un phénomène nouveau, mais constituent bien la très grande partie du marché de l’habitat pavillonnaire. Cependant, si demain nos maisons sont construites à partir du même modèle, comme c’est le cas avec le model Boklok, à quoi ressemblerait nos zones pavillonnaires ? L’architecte perdrait encore de la part de marché sur ce secteur qui ne lui est déjà pas favorable. Comment peut-il s’en emparer ? S’agit-il pour lui de travailler dorénavant avec des modèles préfabriqués ?

Des architectes comme Frank Lloyd Wright, Le Corbusier, les Smithson, les Eames ou encore Jean Prouvé réfléchissaient déjà entre les années 1940 et 1960 à cette problématique. À l’époque, Jean Prouvé envisageait un processus de production calqué sur le modèle de l’industrie automobile. « Le temps de la brouette est passé ; il faut faire de la construction industrielle par élément, comme Citroën, Renault, Simca », expliquait-il en 1950.

Cependant, aujourd’hui une nouvelle notion rentre en compte, le DIY ou le « Do It Yourself ». Dans ces nouveaux modèles de maisons en kit, la démarche d’auto-construction devient une démarche fondamentale car elle permet l’appropriation de la maison par son propriétaire. De la même manière qu’Ikea cherche par ce procédé à apporter de la singularité, un sentiment d’appropriation des objets par le client, la maison tente d’apporter au futur habitant un sentiment de maîtrise et de singularité dans le processus d’auto-construction.

« Certains architectes disent que nous leur volons leur boulot. Ce n’est pas notre intention. Nous voulons enlever le stress de la construction aux gens en leur permettant de tout anticiper », exprime Yves Lozachmeur, directeur général de l’entreprise PopUp House lancée en 2014 par Corentin Thiercelin et qui produit une maison par jour en sortie d’usine. Cette autre innovation traduit encore un phénomène de confrontation entre les architectes et les grands groupes. Cependant, l’architecte ne pourra jamais lutter seul contre de telles entreprises, il ne lui reste qu’à travailler avec et apporter ses compétences. Par ailleurs, du fait des nombreuses normes, lois qui conditionnent l’accès à la construction en France, notamment le Plan Local d’Urbanisme, les industriels ont bien saisi qu’il ne peut y avoir de modèle unique, mais une déclinaison : il ne s’agit pas uniquement de « customisation » mais d’une nécessaire intervention des architectes sur les volumes, les usages, la flexibilité et l’adaptabilité du modèle en fonction du terrain, de la région et des différentes contraintes extérieures. La société Novablok a bien compris cette contrainte et a mis en place, avec des architectes, une construction modulable composée de bloc de 20m2 à ossature bois qui s’assemblent comme des briques de Lego et qui permet de s’adapter au maximum aux contraintes existantes. La flexibilité permet potentiellement d’étendre le bâtiment à l’infini, à l’horizontal ou en étages, voire, en cas de déménagement, de le déplacer entièrement.

         Il reste aux architectes de s’inscrire dans ce mouvement, d’oser travailler à partir d’un modèle sans renier la spécificité d’une démarche architecturale de projet. Il faut bien comprendre et ne pas oublier que les modèles doivent être adaptés à un site et prendre en compte les contraintes de la topographie, du paysage, des règlements. La difficulté du modèle Boklok à se commercialiser en France tient aux nombreuses réglementations devant lesquelles ce modèle peine à s’adapter. Si le pavillonnaire est devenu fer de lance de la politique du gouvernement, la maison ne peut pas être considérée uniquement comme un bien de consommation, elle est matérialisation d’une réflexion qui conjugue imagination spatiale, intelligence des matériaux, compréhension d’un site et prise en compte d’un contexte socio-économique et culturel. Cela restera toujours le travail de l’architecte de réfléchir à ces différents points. Il est indispensable de penser à la qualité architecturale et constructive d’une part mais aussi au mitage du territoire qu’entraînent les lotissements de terrains peu chers, loin des centres villes et qui, à terme, pourraient bien poser les mêmes questions que les grands ensembles. Mais comment seront perçus ces lotissements de maisons préfabriquées vendues sur catalogue dans 20 ou 30 ans ? Constituent-ils la bonne réponse aux mode de vie actuels ?

Bibliographie :

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Tapie, Guy, Maison individuelle, architecture, urbanité, éditions de l’Aube, 2005, 251 pages.

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Prouvé, Jean, Architecte des jours meilleurs, Phaidon, 2017, 176 pages.

 

 

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Graf, Franz, Architecture industrialisée et préfabriquée : connaissance et sauvegarde, Presses Polytechniques Romandes, 2012, 436 pages.

 

Vidéographie :

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