Disapearing Glasgow – Mémoire d’un passé qui dérange

«La ligne d’horizon de Glasgow est sur le point de se transformer radicalement, les tours d’immeubles de grande hauteur cèdent la place à des milliers de nouveaux logements dans toute la ville. Glasgow connaît une véritable renaissance.[…]C’est une annonce tournée vers l’avenir et nous sommes déterminés à ne pas répéter les erreurs du passé.» Conseil Municipal de Glasgow, 2006.
Salle de bingo abandonnée sous les tours Red Road – Photographie de Chris Leslie

Lors de l’industrialisation de l’Écosse, la ville de Glasgow connaît une forte croissance démographique. Entre 1807 à 1950, cette citée marchande et industrielle passe de cent mille à un million d’habitants pour une surface totale d’environ cent cinquante kilomètres carrés. L’arrivée massive de travailleurs dans la seconde moitié du XXe siècle en fait une des plus importante ville du Royaume Uni. Cette situation entraîne un manque de place, une pollution de son air, de sa rivière ainsi qu’une multiplication de ses problèmes sociaux.

Des changements s’avèrent nécessaires. En 1960, Glasgow est soumis à un ambitieux programme de réaménagement planifié sur vingt ans. La ville se modernise. Cinquante mille maisons sont démolies pour faire place à de nouvelles écoles, centres commerciaux, parcs publics. De grands ensembles de logement sociaux sont construits en périphérie de la ville. Dans les années 1960, des tours de quinze à trente étages à l’architecture brutaliste sont érigées. Elles permettent de loger plus de quatre mille personnes en leur fournissant des appartements neufs, dotés d’équipements sanitaires de qualité. Ces tours sont considérées comme révolutionnaires et promettent des logements spacieux, lumineux et agréables. Ces nouveaux habitats représentent une amélioration de vie considérable pour les résidents précédemment issus de logements insalubre.

Façades de tours de Red Road – Photographie de Chris Leslie

C’est au même moment que Glasgow rencontre une brusque désindustrialisation. La ville qui s’est spécialisée dans la sidérurgie, la construction mécanique et les chantiers navals ne parvient plus à résister à la concurrence extra-européenne. La majeure partie des usines ferment, et entre 1960 et 1991, les effectifs employés dans l’industrie passent de quatre cent mille à cent vingt mille. Le taux de chômage grimpe considérablement. Ce sont les hommes peu qualifiés exerçant des métiers manuels qui sont les plus touchés par le chômage.

Ce tournant économique et sociologique brutal atteint son pic au milieu des années 1980 et s’accompagne d’une montée en flèche de la consommation d’alcool et d’héroïne à Glasgow. Celle-ci est distribuée par des gangs qui trouvent refuge dans les tours de logement sociaux en périphérie.
Délaissées par les pouvoirs publiques et autorités locales, ces grands ensembles ne bénéficient d’aucun entretien et sont progressivement désertés par leurs habitants qui acceptent le plus souvent le premier logement proposé.

Ces tours perçues comme une solution dans les années 1960 sont désormais considérées comme l’incarnation des problèmes sociaux de la ville. Depuis 2006, l’horizon de Glasgow subit une transformation drastique et trente-pour-cent des tours de grande hauteur ont déjà été abattues. Par leur architecture désormais jugée laide et inadaptée, elles sont vouées à disparaître.

Terrain de foot des tours de l’ensemble Red Road – Photographie de Chris Leslie

C’est leur processus de démolition que le photographe et réalisateur écossais Chris Leslie a choisi de documenter au travers d’une série de courts films photographiques. A mi-chemin entre la photographie documentaire et artistique, son travail se focalise sur six grands ensembles de la ville.

Chris Leslie photographie l’extérieur et l’intérieur de ces immeubles abandonnés. Débarrassés de leurs équipements, fenêtres, portes et meubles, ces bâtiments ne sont plus que des coquilles vides de béton attendant leur démolition. Une impression de ville fantôme se dégage des clichés. Les cages d’escaliers, les ascenseurs, les halls d’entrés sont recouverts de gravats et de débris. Les objets éparpillés semblent indiquer que les appartements furent quittés à la hâte. En plus d’essayer de retranscrire l’ambiance des immeubles lors de leur occupation, les photos tentent de capturer les vestiges des vies passées dans ces immeubles. Des meubles, objets, affiches ou photographies de famille sont laissées par les résidents, et cette collection d’artefacts étonnants plonge le spectateur dans l’intimité des anciens résidents. Le résultat est parfois surprenant, comme cet appartement recouvert du sol au plafond de publicités et d’emballages de produits alimentaires.

Dans ces courts films, le travail photographique est enrichi d’extraits d’entretiens avec les anciens locataires dans lesquels ces derniers racontent quelques anecdotes ou impressions sur leur vie dans ces tours. Ces récits de vie permettent de faire parler les photos en leur donnant une dimension narrative. C’est un véritable travail de souvenir qui est ici présenté. Chris Leslie donne la parole aux résidents et leur permet d’exprimer leurs points de vue, parfois divergents. Les souvenirs évoqués sont très divers, ils racontent des souvenirs d’enfance, des anecdotes et des ressentis. De ces multiples points de vue surgit un contraste entre les premières années vécues dans la tranquillité, et les dernières années de ces tours transformées en coupe gorge. Certains racontent leur arrivée dans les tours et décrivent leur vie comme très agréable et très communautaire. D’autres arrivés plus tard, décrivent un quotidien affecté par la violence causées par l’apparition de dealers d’héroïne. Ils blâment une circulation permanente d’individus venant s’approvisionner dans les cages d’escalier. Cependant il ressort de ces récits que beaucoup restent attachés à ces tours qui furent leur lieu de vie pendant plusieurs années.

Malgré le manque d’entretien flagrant de ces bâtiments, ce n’est pas l’architecture qui est remis en cause par les anciens locataires qui jugent la vie dans des tours de grande hauteur comme autrefois agréable. En effet, dans ces tours, les appartements sont lumineux, bien exposés et offrent à tous les locataires une vue imprenable sur la ville. C’est en période de plein emploi que les bénéfices de ce type d’habitat se révèlent. Avec l’aune de ces témoignages, on constate ainsi que ce type d’habitat, progressivement, n’est plus adapté à son contexte social. Plus qu’un avis unique et tranché sur la vie dans ces tours, c’est la multiplicité des points de vue qui est ici mise en avant par le travail d’entretien conduis par le photographe.

Appartement du complexe d’habitation The Bluevale – Photographie de Chris Leslie

Similaire au travail de Andrew Moore sur le démantèlement des usines de Detroit aux États-Unis, l’œuvre de Chris Leslie demeure neutre de tout jugement. Originaire de Glasgow, il n’a jamais vécu dans une tour de grande hauteur. Il ne donne pas son avis, n’étant ni architecte, ni urbaniste, il se met en position d’observateur par son travail photographique. Par des témoignages rares, il transmet la parole de ceux qui y ont vécu, ce qui fait de son travail documentaire un support de réflexion sur la place de ces tours dans une ville soufrant d’un manque d’emplois.

Si son travail reste neutre sur la question de la pertinence de l’architecture, il tente néanmoins de questionner la politique de tabula rasa adoptée par la ville depuis début 2006. Ces tours sont présentées comme l’origine des problèmes sociaux par la mairie de Glasgow et sont qualifiés de « Sink Estate » (quartiers sensibles). Pour le photographe, il n’y a plus de retour possible. Cette appellation représente une condamnation symbolique de ces tours, les rendant indésirables. Il semblerait que la manière dont la vie dans ces tours a basculé dans la violence ne soit que les symptômes de problèmes plus profonds non résolus, comme le chômage ou les inégalités sociales. La destruction de ces tours, et l’éparpillement de ces communautés n’a évidemment pas amélioré la situation de pauvreté de ces quartiers, et l’on est en droit de se demander les problèmes ne seraient pas seulement déplacés au profit d’une gentrification de la ville.

En effet, la destruction des grands ensembles au profit de maisons individuelles entre en résonance avec la politique d’amélioration de l’image de la ville qui s’est enracinée lors des Commun Wealth Games en 2014. Parallèlement aux problèmes sociaux encore présents à Glasgow, la ville s’efforce de développer son commerce et tourisme de luxe. Glasgow est récemment devenue la seconde ville la plus peuplée du Royaume-Uni par le nombre de ses millionnaires.

Appartement du complexe d’habitation de Whitevale – Photographie de Chris Leslie

Une fracture sociale saisissante subsiste à Glasgow, et les inégalités entre riches et pauvres sont encore très présents. Selon un rapport de L’Organisation Mondiale de la Santé datant de 2008, la population de l’Est de Glasgow en moyenne vit vingt-huit ans de moins que celle du centre-ville. Est-ce que la destruction des grands ensembles ne serait pas le reflet d’une lutte de classe que l’on tente d’effacer par un travail d’urbanisme ? Il n’existe pas de réponse claire à cette question.

Le documentaire Glasgow contre Glasgow, réalisé en 2014 par le journaliste et photographe Julien Brygo permet d’en apprendre plus sur la relation ambiguë qu’entretien la municipalité avec les problèmes de pauvreté de sa ville. Par les mêmes procédés d’observation (photographies accompagnées de témoignages audio), ce film documente les inégalités de richesse au sein de la ville. Il entre en résonance avec le travail de Chris Leslie en nous permettant de mieux comprendre les raisons de la transformation de cette ville si complexe.

Webographie

Bibliographie

  • Disappearing Glasgow – Chris Leslie, Johnny Rodgers – 2016
  • Detroit Disassembled – Andrew Moore, Philip Levine – 2010

Filmographie

Destruction des tours de Red Road – Photographie de Chris Leslie
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