Kingelez : sculpteur, artiste, architecte, ingénieur … ou simplement visionnaire !

En flânant dans les allées du musée du Quai Branly, on prend conscience qu’en Afrique subsaharienne, la sculpture traditionnelle jouait un rôle de cohésion sociale en incarnant un pouvoir, un absolu. Considérée sous l’angle de sa force esthétique et de sa singularité, elle témoigne du savoir-faire artistique et de la virtuosité des africains au cours des âges. Parmi la nouvelle génération d’artistes, le Congolais Bodys Isek Kingelez (1948-2015) était l’une des figures les plus emblématiques et singulières de la sculpture contemporaine.

Bodys Isek Kingelez posant derrière une de ses sculptures

Natif d’un village agricole dans ce qui est encore le Congo Belge*, Kingelez déménagea dans la capitale du pays peu de temps après l’indépendance (1960). En 1979, il conçut une première maquette étrange, uniquement avec du papier, de la colle et des ciseaux mais avec une dextérité remarquable, qui attira l’attention du directeur du Musée de Kinshasa et lui valut de devenir restaurateur à l’Institut des Musées Nationaux ; un poste qu’il occupa six ans, avant de se consacrer pleinement à son travail. Cette expérience auprès des sculptures traditionnelles mena l’artiste à se forger des aptitudes « d’architecte maquettiste ».

À partir de matériaux peu orthodoxes, cet autodidacte a imaginé tout au long de sa vie des sculptures architecturales à l’allure incongrue (éventail, cannelures, zigzag, etc …) dans un joyeux mélange de carton, métal, bois et plastique. Un foisonnement de matière recyclée rehaussée de peintures, autocollants et formes exubérantes, mais méticuleusement agencée pour dessiner une société idéaliste et harmonieuse toujours empreinte d’optimisme, a contrario de la vie urbaine chaotique qu’expérimente l’artiste dans le Kinshasa des années 1970. Architectures fantasmatiques, l’échelle semblent étrangement indéterminées offrant à l’ensemble un air subtilement onirique et déconcertant. Ce qui rend l’architecture de Kingelez si charmante, c’est le contraste saisissant entre une vision grandiose et un caractère artisanal empreint d’une note de nostalgie.

Exposition « City Dreams » (2018) présentant le travail de Kingelez (MoMa, New York)

À la manière des anciens masques africains, ses maquettes ne visent pas à dépeindre la réalité mais à exprimer idées et phantasmes et questionner la condition humaine. Selon Kingelez,« L’art est un haut savoir, un vecteur de renouveau individuel qui participe de l’avenir meilleur du collectif » (Fondation Cartier, 1995). Il édifia alors, selon ses propres termes, des « extrêmes architectures » qui semblent sortir des carnets de l’architecte Michael Graves ou du futuriste Sant’Elia. Son œuvre, littéralement atypique, n’a pas de relation directe avec les valeurs culturelles de son pays, de son époque, de son contexte ; bien que ses « rêves de ville » représentaient un avenir urbain brillant pour une nation africaine postcoloniale. Il envisagea ses « extrêmes maquettes » comme un art, auquel il accorde un pouvoir sur l’individu et la société à laquelle il destine ses recherches.

Barcelone Post (1989), Mongolique soviétique (1989), Palais d’Hiroshima (1991), Papillon de mer (1991),témoignent d’une pensée éclectique et nous laissent imaginer que Kingelez rentre d’un grand voyage ; bien qu’il ne se soit rendu hors du Zaïre* qu’en 1989. Il était très attentif aux événements mondiaux et profondément préoccupé par les questions sociales. Le Centre scientifique d’hospitalisation SIDA (1991) fait référence à la crise du VIH, ONU (1995) atteste des efforts de l’organisation en faveur du maintien de la paix dans le monde et du sens des responsabilités civiques de l’auteur, et dans Kimbembele Ihunga (1994), le créateur congolais réinventait son village natal.

Sculptures Stars Palm Bouygues (1989) et ONU (1995)

Son œuvre la plus ambitieuse est sans doute Ville Fantôme (1996), une cité imaginaire où règne une joyeuse ambiance avec ses tours brillantes, ses pavillons colorés, ses autoroutes ordonnées, ses parcs et rivières entrelacés. Il n’y a pas de force de police pour la protéger, il n’y a pas de soldats pour la défendre, pas de médecins pour soigner les malades ; c’est une cité paisible où chacun vit librement, une ville qui n’exhale que la joie … bref, un paradis terrestre où l’autorité est obsolète. Ici comme dans toutes ses « architectures maquettiques », il n’y a pas de résidences privées et encore moins de taudis. Il y a des voitures sur les autoroutes, mais très peu. Tout cela évoque un monde épuré, mais surtout un monde trop beau pour la plupart.

Ville fantôme (1996)

Cette ville ressemble davantage à une exposition universelle avec ses pavillons nationaux qu’à une véritable métropole. Ici, la gare « Vietnam Station » ; là, un lac artificiel surnommé « Norvège » ; au loin, une tour scintillante aux couleurs du Canada. En réinventant le monde, une hiérarchie semble se dessiner ; celle du tissu économique mondial avec ses nations et entreprises puissantes. Conséquence, plusieurs éléments de cette utopie urbaine sont désignés sous le terme « États-Unis », notamment le gratte-ciel le plus élancé. L’artiste entretenait une relation ambiguë avec l’Amérique du Nord. Bien qu’il imaginait ce pays comme la terre de la théâtralité architecturale, dans la mesure où les années 80 et 90 voyaient l’apogée du postmodernisme faisant écho à son architecture ; il percevait également ce pays comme rival et entretenait l’intime conviction que les américains avaient pillé ses idées. Peut-être cette rivalité chimérique explique-t-elle un détail étrange de Ville Fantôme. Surplombant la plus haute structure, le drapeau américain flotte renversé au-dessus de l’ensemble, comme si l’auteur revendiquait un renversement de l’hégémonie américaine.

Étonnamment, malgré sa vision cosmopolite, l’auteur ne donna pas beaucoup d’importance aux nations africaines à l’heure de l’émancipation de la tutelle européenne et du droit à l’autodétermination. Nul doute que cela reflétait la réalité de sa situation ; mondialement connu, ce « bâtisseur de mondes », décédé il y a quatre ans, ne l’était pourtant pas en RDC* où il vécut toute sa vie.

Kingelez réinventait la société ; c’était un sculpteur, un urbaniste, un architecte, un constructeur … mais surtout un visionnaire. Bien que son travail puisse trouver des résonances avec le Strip de Las Vegas, symbole du postmodernisme, ou les « architectures de papier » d’Étienne-Louis Boullée, la langue est incontestablement la sienne. Comme ses travaux antérieurs sur les masques africains, son œuvre, tant poétique que politique, est un projet de restauration. Des premières sculptures isolées aux spectaculaires cités tentaculaires, ces travaux sont un appel, pour nous tous, à imaginer des villes de rêve, un univers de paix, d’égalité et d’équité pour chacun, une société guérie de ses maux.

Aujourd’hui, musardant dans nos métropoles ternes et monochromes, nous devons considérer et relever son défi … pour peut-être le concrétiser !

* Congo belge : 1908-1960 / République du Congo : 1960-1971 / Zaïre : 1971-1997 / République Démocratique du Congo (RDC) : depuis 1997

Références

bibliographie :

  • Bodys Isek Kingelez (catalogue d’exposition de la Fondation Cartier), André Magnin et Ettore Sottsass, 1995
  • Bodys Isek Kingelez, Yilmal Dziewior, 1999

webographie :

filmographie :

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