« La tente prospecteur », un abri pour une aventure au Canada, un récit de Serge

Lors d’un après-midi, Serge Levasseur m’a fait partager son étonnante histoire. Il quitta la France pour faire un tour du monde et trouva sa terre d’adoption, le Canada, où il rencontra sa femme. Son beau-père lui apprit le métier de trappeur, chasseur posant des pièges dans le but de récupérer la fourrure et de la revendre sur des marchés. Jusqu’aux années 1990, la fourrure fût très prisée au Canada car elle permettait aux habitants de se protéger des températures extrêmes de l’Amérique du Nord.

Le trappeur vit comme un nomade. Il doit, pendant la période de chasse, parcourir environ 300 km afin de relever les pièges dissimulés dans la forêt. Il vit parfois dans des conditions de vie très difficiles, particulièrement pendant l’hiver, bien éloignées du mode de vie des occidentaux. Serge pût en tant que trappeur jouir d’une grande liberté et d’aventure, son lieu de vie n’avait pas de frontière, lui procurant de l’adrénaline à chaque changement de campement et ayant uniquement besoin de subvenir à ses besoins, sa vie était ainsi réduite à l’essentiel. Bien entendu, vivre ainsi dans notre société est particulièrement compliqué mais cette aventure offre un exemple intéressant sur un mode de vie loin des standards de la société actuelle. Quel peut être l’intérêt de cette manière de vivre et quelles leçons pouvons-nous en tirer ?

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Les enfants de Serge, Joël et sa soeur, Canada, 1993

L’aventure de Serge se passe donc dans les territoires du Nord-Ouest près de la ville de Fort Providence au Canada. Cette partie du nord de l’Amérique est composée de montagnes mais aussi d’immenses forêts où règne une nature proliférante et beaucoup d’espèces animales. Cette région a des conditions météorologiques difficiles, notamment pendant l’hiver où la température peut descendre jusqu’à – 40°c. Serge partait pendant cette saison, de novembre à mars précisément, car il s’agit de la période durant laquelle la fourrure animale est de meilleure qualité. Il s’abritait, lui et parfois sa famille, uniquement grâce à la tente dénommée tente prospecteur. Cette tente, liée à son usage historique, est reconnue pour avoir été utilisé par les armés coloniales mais aussi par les héritiers des coureurs des bois des siècles précédents, appelés prospecteurs, explorateurs des territoires vierges qui cherchaient de l’or ou d’autres métaux précieux. Cet abri fût aussi utilisé par les trappeurs des forêts d’Amérique du Nord.

« Quelques branches abattues dans la forêt sont les matériaux propres à son dessein. Il en choisit quatre des plus fortes qu’il élève perpendiculairement et qu’il dispose en carré. Au-dessus, il en met quatre autres en travers et sur celles-ci il en élève qui s’inclinent, et qui se réunissent en pointe de deux côtés. Cette espèce de toit est couvert de feuilles assez serrées pour que ni le soleil, ni la pluie, ne puissent y pénétrer ; et voilà l’homme logé. Il est vrai que le froid et le chaud lui feront sentir leur incommodité dans sa maison ouverte de toute part ; mais alors il remplira l’entre-deux des piliers, et se trouvera garanti. » Abbé Laugier, Essai sur l’architecture, 1755
L’Abbé Laugier affirme clairement que la nature est ce qui légitime sa théorie architecturale. Être dans une forêt, avec une toile et une hache sont les seules conditions demandées pour créer l’abri tout entier. 2 heures sont nécessaires pour monter le campement et il est possible de le faire seul, en tenant compte du site afin d’orienter la tente au sud et surtout de la placer à l’abri du vent. Pour installer l’abri, il faut monter la structure extérieure à l’aide de 7 morceaux en bois de sapin, et fixer la toile, généralement en chanvre, très étanche à l’eau et quasi inusable. Il faut ensuite faire dégeler le sol en installant le poêle à bois à l’intérieur – 2 heures de chauffage sont nécessaire. Une ouverture dédiée dans la toile permet de faire passer le conduit du poêle à l’extérieur. La tente forme une unique pièce qui fait office de chambre, de cuisine et salon. La fenêtre est inexistante, l’abri est tout simplement le seul endroit où l’on peut se protéger de son environnement, répit bienvenu après 12 heures passées à l’extérieur.
Serge n’avait pas de confort matériel, pas d’électricité ni d’eau courante mais était heureux et se sentait libre. Cette joie était aussi dû à l’excitation qu’il avait lorsqu’il devait changer de lieu. Il découvrait de nouveaux paysages, de nouveaux lieux à explorer, n’avait pas de limite ni de frontière et établissait son campement qu’en fonction des détails pratiques. Il se déplaçait de lieu en lieu environ tous les 3 jours pour relever les pièges dispersés dans la forêt.

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Intérieur de la tente, vue sur le poêle à bois, Canada, février 1996

Praticité, efficacité et légèreté étant de mise pour se déplacer, la tente est donc une des meilleures solutions. Effectivement, seul le transport de la toile était nécessaire, le reste se faisant directement in situ avec le bois trouvé et coupé. C’est une construction sans impact environnemental puisqu’il n’y besoin d’aucun terrassement, d’aucune fondation. Le démontage de la tente permet une réutilisation de la toile. C’est une maison sans cesse montée et démontée, soigneusement pliée et jamais abandonnée, ses matériaux continuellement renouvelés, bricolés et améliorés. La tente est une architecture réduite à l’essentiel qui permet de nous accompagner par tout où l’on va.

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extérieur de la tente, Canada, février 1996

Cette mobilité permet d’utiliser les matériaux in situ durant une courte durée et permet aux ressources de se régénérer après avoir quitté un lieu. On peut alors se questionner sur la sédentarisation qui a causé la perte des ressources in situ, et augmenté l’accumulation des déchets. Un bâtiment représente aujourd’hui une quantité́ importante de matériaux, qui, en fin de vie, ne trouvent aucun autre usage que de finir en déchetterie. Ainsi, La tente prospecteur est un des exemples de construction structurellement intelligente, économe en matériaux et en énergie. L’électricité n’existant pas dans ces parties retranchées, Serge utilisait la neige pour boire et se laver en la faisant fondre sur le poêle à bois. Il utilisait pour s’éclairer une lanterne à gaz et pour se chauffer, le poêle à bois, de bons vêtements et un bon duvet était suffisant. Il est évident de nos jours de repenser aux dépenses d’énergie ainsi qu’à l’origine des matériaux et ainsi, de valoriser l’utilisation des ressources in situ. Ces questions d’autonomie et d’économie d’énergie, de réduction de l’empreinte de l’Homme sur la nature, d’adaptation à la mobilité caractérisent une partie de plus en plus importante de la vie moderne, et ne feront qu’augmenter l’intérêt porté à cette vision de l’architecture et de ses ressources. Ce mode de vie n’est pas adapté à notre société, cependant de plus en plus de gens quittent leurs pays et forment une vague d’immigration importante. C’est l’occasion de se pencher sur ces infrastructures qui sont le lieu de vie quotidien de 17 millions de personnes. Mais c’est aussi un mode de vie qui inspire à la liberté. De nos jours, elle est surtout utilisée dans des campements accueillant des touristes en mal d’exotisme souhaitant passer un séjour plein d’adrénalines et proche de la nature. Mais au final, ce n’est qu’une illusion puisqu’il n’y a aucune exploration du territoire. Comme Serge, il suffit d’une tente et de morceau de bois pour connaître cette sensation de liberté et d’aventure.

Bibliographie:

Essaie sur l’architecture, Marc-Antoine Laugier, 1753

Une architecture mobile: La tente nomade, Ahmed Skounti, 2017

Exposition, Nomades, voyageurs, infortunés, exilés, conquérants et contestataires,Habiter le campement, cité de l’architecture et du patrimoine, 2016

Trappeurs et chercheurs d’or du Canada, André Vacher, 1981

 

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