Marseille – Le réaménagement de la Plaine, illustration d’une gentrification imposée 

Le marché de la Plaine

Un simple banc, la terrasse d’un café, une rue ou encore une place, l’espace public arbore des formes fort diverses. Éléments constituants de nos villes, ils forment le paysage urbain et sont surtout des espaces de vie. Pour certains ils jouent le rôle de prolongement du logement, et pour d’autres, servent de refuge. L’identité de ces lieux découle directement de la manière dont ils sont investis et du type de classe sociale qui les occupe. On peut alors considérer que ces biens publics appartiennent de manière symbolique à leurs usagers, faisant du processus de modification de ces espaces une démarche périlleuse par de nombreux aspects. Par leur pluralité sociale, ils sont des terrains de rencontre, d’expression et de libre-échange. Quand ils sont investis collectivement par ceux ou une partie de ceux qui y vivent ils peuvent devenir des espaces démocratiques.  

Issue d’une demande sociale née au cours des années 1970, la concertation s’est imposée comme une étape indispensable à la réalisation d’un aménagement urbain ou architectural. Légitimant une action urbanistique, elle permet de rassembler les élus locaux et les habitants afin de mettre en débat un projet proposé. De cette manière, ledit projet s’enrichit des considérations de la population concernée.  

Malgré l’évidente démocratisation du principe de concertation dans le réaménagement urbain ces vingt dernières années, il semblerait que certaines autorités territoriales ne prennent toujours pas en considération les problèmes identifiés par le débat citoyen. 

C’est ce même problème qui semble toucher la ville de Marseille depuis quelques années. Cette ville portuaire, anciennement très ouvrière et populaire se caractérise par une grande mixité de sa population. Elle doit sa richesse culturelle et ethnique à l’importante présence de familles issues d’une immigration méditerranéenne et comorienne. La ville possède la particularité d’avoir conservé un centre-ville historique très populaire au sein duquel populations bourgeoises et populaires cohabitent depuis des décennies.  

Le marché de la Plaine

Aujourd’hui pourtant, c’est cette même mixité qui semble menacée. Depuis le lancement de l’Opération Grand Centre-ville présentée en 2015, la Mairie affiche clairement sa volonté de rendre la ville attractive, touristiquement notamment, relayée en cela par les médias qui en dénoncent ses problèmes d’insécurité. Cette opération menée par la Mairie de Marseille et exécutée par la SOLEAM (Société locale d’équipement et d’aménagement de l’aire métropolitaine) vise à requalifier les premiers arrondissements de la ville. Fortement touchés par la présence d’immeubles insalubres, d’infrastructures en mauvais état, ces quartiers jouissent néanmoins de loyers raisonnables et permettent à une population aux revenus limités de se loger dans le centre-ville.  

C’est le projet de transformation de la place Jean Jaurès qui est cœur de l’Opération Grand Centre-Ville. Située au carrefour entre le centre et le Vieux Port, elle incarne le symbole historique du quartier populaire de la Plaine. Cet espace semi piéton de 25 000m² entourées de commerces de proximité et de bars, abritait jusqu’à récemment un marché d’une grande importance pour la ville de Marseille. Le reste de la semaine, elle servait d’espace de stationnement gratuit la nuit, et de lieu de détente le jour. Son terrain de foot installé par les riverains, ses tables et bancs, son aire de jeux et son marché populaire en faisaient un lieu chaleureux et très vivant. Cependant, cet espace n’était pas entretenu par les services municipaux, ce qui fait qu’il souffrait de dégradations et d’un manque de propreté.  L’image d’un Marseille populaire, argument touristique au combien porteur et largement assumé, semble avoir ici ses limites.

Présenté fin 2015, et mi à exécution il y a quelques mois, ce projet de réaménagement de la Plaine prévoit une destruction quasiment complète de l’existant. Ce projet prévoit de créer un espace piéton sous forme d’une grande dalle minérale pourvue d’une piste cyclable soutenue par une circulation automobile limitée à une voie et par la suppression du parking. Une réduction de la taille du marché est également prévue.  

Perspective aérienne du projet de la SOLEAM

Pouvant paraître séduisant sur le papier, il est reproché au projet d’avoir été validé en amont de la concertation avec les riverains, rendant cette dernière caduque. Cela a soulevé une vague massive de mécontentement auprès des habitants et usagers qui se sentent de fait pris en otage par un pouvoir décisionnel qui ne leur appartient pas. Ainsi en va-t-il le plus souvent de tout projet de réaménagement urbain, motivé par des considérations exclusivement économiques, et présentant inévitablement un bouleversement profond du mode d’occupation de populations concernées. La perte de confiance dans les pouvoirs publics, le « sentiment d’insécurité » et la détresse économique et sociale sont autant de facteurs pouvant vouer ces projets à de multiples obstacles, sinon à l’échec. Afin de combler la diversité d’opinions, consulter la population reste le meilleur moyen d’améliorer l’espace urbain. 

Depuis quelques mois, une partie de la population s’organise à la Plaine contre son projet de réaménagement qui d’après les opposants, ne répond en rien à leur besoin. Pour protester, des rassemblements, des manifestations ont été organisés par des habitants en colère. Les manifestants ne sont pas réfractaires à une réhabilitation de la Plaine. Leurs revendications pointent du doigt les dommages collatéraux causés par ce projet qui, selon eux, ne leur sera pas bénéfique. Ces derniers s’opposent à l’abatage de quatre-vingt-sept arbres sur la place, à la disparition progressive du marché, à la suppression du stationnement gratuit sans autre alternative, à l’installation de vingt-et-une caméras de surveillance, à la hausse du prix des kiosques et à un chantier de deux ans qui aura le désavantage d’étouffer le quartier. 

Plutôt que la table rase imposée par la mairie, les manifestants proposent une amélioration de la place existante sous forme d’un entretien régulier, beaucoup moins coûteux. Ils demandent une dératisation du lieu, l’installation de WC entretenus, l’implantation d’un potager, de tables et de bancs, l’entretien des arbres et une meilleure accessibilité pour les piétons et handicapés.  

Face à cette contestation massive du projet, la mairie a adopté une approche répressive, ne faisant qu’amplifier le mécontentement des habitants. Le chantier a bel et bien commencé, et ce sont des équipes de CRS qui l’encadrent. De plus, des murs de béton ont été dressés autour du chantier afin d’en dissimuler son avancée. A la tension entre la municipalité et la contestation citoyenne s’est ajoutée l’effondrement récent de deux immeubles d’habitations rue d’Aubagne, faisant huit morts, ainsi que la fermeture d’une école touchée par des désordres structurels similaires. Ce combat prend alors une toute autre dimension, appuyant la thèse soutenue par l’opposition municipale que ce réaménagement ne constitue pas une priorité. Selon elle, les onze millions d’euros du projet feraient mieux d’être investis dans un entretien des logements insalubres.

Les CRS à la Plaine

Ce réaménagement est principalement légitimé par une volonté de faire monter en gamme la place, afin de la rendre plus attractive aux yeux des commerçants et des potentiels touristes qu’elle accueillerait. Pour de nombreuses personnes, les bienfaits du projet de la Plaine vantés par les élus et la SOLEAM ne seraient qu’un écran de fumée destiné à masquer les réelles intentions de la mairie. Celles-ci seraient de rendre le centre-ville financièrement inaccessible pour les populations modestes, au profit du tourisme et des populations fortunées. Avec le récent rachat de plusieurs immeubles du quartier par la mairie et l’augmentation imminente des loyers, le doute n’est plus permis, cet acte n’est qu’une illustration de plus de la gentrification amorcée lors de l’élection de Marseille au rang de Capitale Européenne de la Culture. 

Installation des barricades de chantier

La situation marseillaise cristallise un problème rencontré dans de nombreuses villes françaises. Cette question est celle d’une démocratie à bout de souffle qui peine à représenter les populations pauvres dans les décisions d’aménagement urbain. Le combat mené à la Plaine est plus largement celui d’une politique de spéculation économique qui néglige les besoins d’une population modeste sous représentée par les élus locaux. Ce manque de communication entre la mairie et les citoyens est le symptôme d’un certain pragmatisme des élus qui perçoivent de la ville comme un simple outil économique. Cette maladresse ne pourra que creuser le fossé entre une action publique déconnectée et les besoins réels de la population. Par conséquent, toute amélioration possible de nos villes sont freinée, hypothéquées avant réflexion, mortes dans l’œuf.  

Néanmoins, d’autres manières de faire la ville existent. Dans certaines régions, les habitants sont le principal moteur de modification urbaine. 

Par exemple, le laboratoire de transformation publique de La 27e Région tente de réintégrer la population dans les politiques d’actions publiques. Elle mise sur son aspect pluridisciplinaire en mobilisant des compétences issues du design et de la conception créative, des sciences sociales (ethnologie, sociologie de terrain, observation participante) ou encore des pratiques amateurs (do it yourself, éducation populaire, etc.). Son questionnement est simple : peut-on inventer des projets publics plus adaptés aux besoins de la population ? Le laboratoire de transformation publique tente ainsi d’offrir une alternative à l’ingénierie bureaucratique en inventant de nouvelles manières de penser l’action publique. Cette association prône la participation citoyenne. Au programme, on retrouve des observations, des concertations liant empathie et expérimentations.  

Notre manière de penser la ville a besoin de nouvelles idées si l’on veut éviter le type de fracture sociale illustrée par la lutte de la Plaine, c’est précisément ce que recherche l’initiative citoyenne de La 27e Région.   

Webographie

Bibliographie

  • Marseille, entre gentrification et ségrégation – Jean-Michel Géa – 2017

Filmographie

Affiche contestataire du projet
Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s