Tiébélé, ville où l’art affleure des murs

Dans le monde du « street art », aujourd’hui un phénomène planétaire, le continent africain semble être délaissé. Depuis quelques années cependant, le village d’Erriadh, sur l’île tunisienne de Djerba, a vu ses murs blancs se couvrir de peintures de street-artistes internationaux. Dans ce musée à ciel ouvert, collages et pochoirs débordent sur les portes et les toitures pour créer des trompe-l’oeil cocasses, calligraphies esthétiques et figures abstraites. Pourtant, il n’a pas fallu attendre l’installation du « Djerbahood » pour voir apparaitre un street art africain. Bien avant le IIIe millénaire, cette pratique existait sur le continent.

Dans la province du Nahouri au sud du Burkina Faso, le petit village de Tiébélé surprend par la beauté et l’originalité de ses habitations. Située au pied d’une colline dans un paysage de plaine, cette cité royale constitue un témoignage exceptionnel des traditions Kassena (faisant partie d’un groupe ethnique plus large connu sous le nom de Gurunsi), un des plus anciens groupes ethniques burkinabé, établi là dès le XVème siècle. Ce peuple a développé, au fil des siècles, une identité culturelle différente du reste des Gurunsi. Dans ce village circulaire d’environ 1,2 hectare, installé à proximité de la frontière ghanéenne, architecture et esthétique occupent une place importante qui rythme la vie des villageois.

vue aérienne d’une concession de Tiébélé

La particularité de ce village tient à ces « concessions », appelée « sonron » en langue Kassem, semblable à de petits fortins. Définissant le statut social de son occupant (princes, gardiens des tambours, aînés, petits frères et porte- paroles), chaque concession est composée d’un ensemble de cases rondes ou rectangulaires aveugles et de greniers répartis autour d’un espace central réservé au bétail, le « naboo ».

La petite rotonde « dra » accueille les jeunes célibataires, tandis que le « mangolo » rectangulaire, dont le toit-terrasse sert de séchoir à céréales, appartient aux jeunes couples et que le « dinian » (bilobé ou octogonal) est réservé aux couples âgées, vieilles femmes et aux enfants en bas âge. Toutes ses habitations sont imbriquées les unes aux autres formant un espace compact, véritablement labyrinthique, entouré d’un haut mur d’enceinte dont seule un portique étroit ouvre vers l’extérieur. Familiale, chaque concession change d’aspect au fur et à mesure que la famille s’agrandit. Certaines cases sont construites en cercles concentriques autour du noyau originel, alors que d’autres sont abandonnées.

une ruelle à Tiébélé

L’architecture se veut défensive dans la mesure où la population Kassena est longtemps restée exposée à la menace des royaumes voisins et des bêtes féroces. Les habitations n’ont donc ni portes, ni fenêtres mais seulement une étroite ouverture de forme arrondie derrière laquelle se trouve généralement un petit muret d’environ 50 centimètres. Très bas, cet accès oblige le visiteur à se mettre à quatre pattes pour entrer et sert, dans le cas d’une éventuelle intrusion, à attaquer l’assaillant.

Terre, bois, paille ; cet habitat sans fondation est entièrement construit avec des matériaux locaux. La terre mélangée avec des fibres et de la bouse de vache est humidifiée jusqu’à obtenir un état de plasticité idéal, permettant de façonner des surfaces verticales.

Tandis que les hommes se chargent de la construction ou de la réfection des cases durant la saison sèche, les femmes mariées se chargent de les décorer. Chaque année avant la saison des pluies, de mars à mai, les femmes procèdent collectivement à la décoration murale de leur case.

Jeune garçon dans son dinian

Celle dont la maison va être décorée fait appel aux autres pour la seconder. En une seule journée, elles préparent les surfaces murales, fabriquent les différents enduits et peintures, acheminent les matériaux et effectuent les lissages et traitements de surface. Elles seules sont les détentrices de ce savoir-faire transmis de génération en génération depuis le XVIe siècle. Elles appliquent un enduit constitué de terre argileuse mêlée à de la bouse sur lequel elles peignent de grandes fresques aux multiples motifs graphiques. Le tracé des dessins se fait au moyen d’un caillou sur la paroi préalablement humidifiée par une décoction de cosses de néré, l’acacia local. La peinture aux teintes variées (le rouge de la latérite synonyme de puissance, le blanc du kaolin symbole de pureté et de beauté et le noir du graphite) confectionnée à base de pigments tirés d’un mélange de roche et de liants, est alors appliquée à l’aide d’une plume de pintade. Une fois le décor achevé, les femmes aspergent la paroi d’un vernis naturel garantissant aux cases de résister aux intempéries.

Réalisant peintures, gravures et bas-reliefs, ces artistes allient esthétique et codes décrivant la vie quotidienne. Calebasses, tiges de mil, peau de panthère, cannes, balais ; pour ce peuple animiste toutes ces figures géométriques et zoomorphiques ne sont pas gratuites. Elles ont une signification symbolique devant porter chance et protection, mais aussi préserver les récoltes et maintenir le culte des ancêtres.

figures géométriques et symboles zoomorphiques

Le lézard est un signe de vie, tandis que le serpent est « l’animal totem » des Kassena ce qui explique qu’un grand nombre d’indigènes portent son nom (Adi pour les hommes, Kadi pour les femmes) ; le crocodile est considéré comme sacré puisqu’une légende raconte qu’il sauva les anciens de la soif, tandis que le filet de pêche symbolise l’activité qui préserva le village lors des grandes famines. Enfin, les motifs de la concession royale, dont l’emblème est une tortue, sont plus complexes et énigmatiques que les autres.

Plus qu’un travail d’entretien, peindre est un moyen d’expression. On reconnaît la femme Kassena à la beauté de sa maison. Ce sont de grandes artistes, gardiennes de la culture, dont le savoir-faire impressionne. Avec toutes ses maisons peintes à la main, ces architectures d’une extrême richesse sont de véritables œuvres d’art unique en leur genre, pour le plaisir des yeux !

teintes et motifs

L’art se mêle au quotidien pour composer un urbanisme esthétique et bouleversant, où chaque mur porte un message de lumière et de beauté. Malgré son archaïsme, ce « street art » est indubitablement moderne avec ses formes graphiques épurées. Longtemps considérée comme du vandalisme, la peinture urbaine dialogue ici avec l’architecture et ouvre de nouveaux horizons à la pratique architecturale. Véritable « musée vivant », l’authenticité très bien conservée du site a permis de l’inscrire au patrimoine mondial de l’Unesco depuis 2012, preuve inéluctable d’un riche héritage culturel.

Références

bibliographie :

  • Les peintures murales des femmes Kassena du Burkina Faso, Jacques Pibot, 2003
  • L’architecture des Kassena, Murielle Serlet, 2014

webographie :

filmographie :

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