Habiter les espaces résiduels au Japon

Dernièrement, dans le cadre d’un projet de Master de 1 mois visant à analyser et travailler un nouveau type de logements communautaires, j’ai eu l’occasion de voyager au Japon.
Il y a énormément à dire sur ce voyage qui m’a tant marquée sur plusieurs plans aussi bien psychique, physique et visuel. Osaka, Kyoto, Nara, Miyajima, Tokyo,… Toutes des villes plus incroyables et différentes les unes des autres. Pourtant quelque chose ne cessait de me surprendre, quelque chose qui était là sans que l’on s’en aperçoive au premier abord, quelque chose qui modifiait la perception que l’on pouvait avoir lors d’un arpentage de quartier, quelque chose de récurrent dans chaque ville : l’interstice.

J’ai pu remarquer que ces vides interstitiels – dont la largeur n’excède pas les 30-50 cm – étaient très souvent investis par les résidents qui les utilisent comme des espaces supplémentaires en regard des surfaces d’habitation qui ne sont pas très élevées. Il n’est ainsi pas rare d’apercevoir entre les immeubles et autres constructions ou sur les devantures un vélo, des affaires personnelles ou encore des jardinets,…

Comment les japonais exploitent-ils ces espaces ? Qu’est-ce que cela peut-il bien induire dans leurs modes de vie ?

   interstice         interstices 2

                               Interstices I & II, Arthur J. Huang, Kojimachi Collection, 2014

Dans un premier temps, ces interstices, générés par les espaces entre deux bâtiments, résultent d’une mesure prise par le gouvernement et répondent à des normes antisismiques et incendiaires. En effet durant l’époque d’Edo, période s’étendant de 1600 à 1868 et dite « de fermeture aux étrangers », tous les bâtiments étaient construits en bois et accolés les uns aux autres. Les grands incendies de 1923 et des dizaines de séismes successifs ont montré la fragilité de cette architecture qui facilitait la propagation du feu d’une construction à l’autre et ont conduit à la destruction majeure de certaines villes – notamment Edo (ancienne ville de Tokyo).

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  Immeuble et entrée d’immeuble, ‘Pet architecture’

Par ailleurs, le manque de place, que l’on observe particulièrement dans la ville de Tokyo, résulte des subdivisions successives qu’a connues le tissu urbain depuis les années 20.
En effet, face à la démographie croissante, les parcelles qui à l’origine possédaient une surface de 240 mètres carrés se sont vues divisées successivement en 1940 et en 1960, atteignant aujourd’hui des surfaces parcellaires de 60 à 80 mètres carrés.

Ce nouveau développement, qualifié de « métabolisme » par l’architecte Yoshiharu Tsukamoto dans son livre Tokyo Metabolizing (2010) caractérise un développement urbain et architectural calé sur la croissance économique du pays et qui se réinvente sans cesse.
La perte d’espace ainsi flagrante – soit près d’un tiers de terrain en l’espace de 40 ans – a alors forcé les japonais, en particulier les architectes, à revoir leurs lieux d’habitat quotidiens dans les années 80.

Dans le but de pallier à cette perte de terrain, donc d’espace de vie, et afin de répondre à la pression démographique, les architectes se sont depuis le début du XXIe siècle penchés sur le concept de « micro-architecture ». Espaces intercalaires et surfaces minimales sont les maîtres mots pour cette architecture qui va jusqu’à s’immiscer dans les interstices non utilisées de la ville et dans certains espaces minimes générés par la vacuité de l’agencement parcellaire.

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                                           Y Residence, Quartier de Katsushika, Tokyo

Le redimensionnement conditionné de l’espace habitable soulève ainsi des questions sur les limites que peut avoir cet habitat minimal et implique des questions d’ordre plus intimes telles que la promiscuité et le mode de vie à l’intérieur de ces espaces.
Dans certains exemples tel que la Y Residence la profondeur de la maison n’excède pas les 1.60 mètres. De ce fait et située dans le quartier résidentiel dense de Katsushika, elle se déploie sur deux étages et tout en largeur au niveau de la façade principale. L’arrière de la maison faisant face au poste de transformateur du chemin de fer, il y a des fenêtres uniquement sur la façade donnant sur la rue. Les fenêtres du premier étage sont recouvertes de panneaux de résine opalescente de l’extérieur, de sorte que l’intérieur de la maison ne peut être vu au travers de ces fenêtres.

Dans le même style, la OH House conçue par l’Atelier Tekuto et Makoto Yoshida et située dans un autre quartier résidentiel de Tokyo, se développe également à la verticale sur un terrain extrêmement limité. Afin d’aller chercher le maximum d’espace pour cette maison qui fait office de lieu d’habitation pour une famille de 4 personnes ainsi que d’atelier de travail, la façade est décalée de 1.5 mètre par rapport au niveau de la rue.

A l’intérieur, dans le même souci de rentabilité, les architectes ont installé du mobilier sur- mesure tels qu’une table à manger suspendue ou des espaces de rangement accrochés au plafond.

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                                                             OH House, Atelier Tekuto/Makoto Yoshida

Dans Espaces Intercalaires documentaire réalisé par le cinéaste Damien Faure on part à la rencontre de plusieurs individus vivant dans d’autres habitations aux surfaces extrêmement réduites. C’est ainsi que l’on suit l’un des protagonistes vivant dans un studio très réduit et qui ne possède pas de cuisine. En effet, au Japon il n’est pas rare de ne pas avoir de véritable pièce destinée à la cuisine comme on en trouve en Europe par exemple. Dans certains logements, la cuisine disparaît tout bonnement au profit du strict minimum tel qu’un micro-onde et un évier : les japonais se nourrissent en allant au convenience store proche de chez eux, ces supermarchés ouverts 24/24H et 7/7J où l’on peut trouver des plats fraîchement cuisinés à emporter ou bien à déguster sur place.

De fait, si vivre dans des espaces aussi réduits ne semble pas poser de souci dans le quotidien actif des japonais, Tsukamoto soulève dans son livre Tokyo Metabolizing une question importante : le retrait social des japonais. La réduction considérable de la surface d’habitation a vu au fil du siècle certaines pièces disparaître comme la naka no ma ou la oku no ma (littéralement « pièce du milieu » et « pièce du fond ») qui servaient dans la maison traditionnelle japonaise à recevoir les invités et à la cérémonie du thé.

On est alors en mesure de se demander jusqu’où la limite de l’exiguïté sera-t-elle repoussée et ce que cela induira comme autres conséquences dans le mode de vie des japonais.

Sources :

–  ATELIER Bow-Wow, Pet Architecture Guide Book : Living Spheres Vol. 2, Tokyo : Warudo Foto Puresu, 2001

–  FAURE, Damien, Espaces intercalaires, Documentaire, aaa production, 2012

–  HIRAYAMA, Yosuke, Housing and social transition in Japan, Routledge, 2007

–  KARST, Laurent, L’interstice : un nouvel espace d’émancipation urbaine, « Machines de guerre urbaine », pp.114-119, Editions La Loco, 2015

–  SCHITTICH, Christian, Wohnkonzepte : housing in Japan, Edition Detail, 2016

–  TSUKAMOTO, Yoshiharu, Tokyo Metabolizing, Tōkyō : TOTO Shuppan, 2010

 

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