L’ambiance dans l’habitat: Lokomotiv à Winterthur

La question du logement contemporain dans sa globalité amène aujourd’hui à de nombreux problèmes et enjeux, qu’ils soient d’un ordre social, économique, politique, mais aussi à des problématiques d’un ordre plus poétique, telles que la question de l’ambiance dans un projet d’habitat. Cette dernière représente l’expérience sensible d’un milieu, elle pose un point de vue subjectif sur une atmosphère. Un logement, c’est un espace de vie premier, qui s’est énormément développé au fil des époques, et qui répond à des nombreuses fonctions nécessaires à chaque individu. Le regard d’un individu sur l’atmosphère de son chez-lui est le plus important puisque c’est ce dernier qui cultive son lieu de vie. Ainsi, le rôle des architectes est primordial dans cette question qui pose l’individu dans son « milieu ». 

Un architecte, lorsqu’il entreprend un projet de logements, se doit aujourd’hui de répondre à de nombreuses contraintes imposées par des certains acteurs du projet (le client, les bureaux techniques, par exemple). Cela réduit bien souvent la marge de manoeuvre de ce dernier dans la question de l’expression architecturale. Les dessins de projet sont pensés de manière à ne pas dépasser des budgets, doivent répondre à des normes qui calibrent fortement les plans et à des règles précises qui participent à la forme finale des logements. 


Plan de la manufacture réhabilitée: deux galeries couvertes s’articulant autour d’une troisième percée à l’air libre

Voici un exemple des meilleurs tours de force des architectes contemporains au regard de cette expérience sensible du milieu: le projet de 120 logements situé a Winthertur, à environ 25 kilomètres de Zurich, est le premier grand projet réalisé par les deux architectes zurichois Kashka Knapkiewicz et Axel Fickert. « Lokomotive » est le nom donnée à ce projet de développement résidentiel, en accord avec le fonction première du bâtiment réhabilité: une fabrique de locomotives.

Cette manufacture a cessé d’exister depuis longtemps mais elle vit bravement dans ce nouvel ensemble de logement. Elle s’est transformée en logement, mais la franchise et la dureté de l’industrie sont restées intactes, seul son usage a été modifié. Le nouvel ensemble donne l’impression qu’il a été dessiné à diverses époques depuis les années cinquante. Les quatre lignes de maison parallèles n’ont qu’une façade sur rue, celle de Agnesstrasse, faite de briques apparentes. Ici, vous pouvez trouver des appartements et des maisonnettes, certaines avec un petit jardin, d’autre avec une belle terrasse en toiture, disposées dans ces quatre masses linéaires (le bâti est peu profond). Entre celles-ci, des tranchées qui desservent les entrées des logements, toutes traitées différemment mais de manière à sublimer le lexique industriel de ce milieu. Des percées orthogonales dans le bâti amènent le passant à la curiosité de découvrir cet endroit mystérieux, avec ces galeries en double hauteur et ses entrées vertes, ou bien ses tranchées de jardins. On retrouve notamment dans les galeries ou les toitures des éléments métalliques, datant de l’ancienne fabrique, qui ont été conservés, de manière à participer à cette poésie d’un habitat industriel. 

Une des galeries couvertes

La conception de Knapkiewicz & Fickert tente de préserver autant que possible les traces du passé. Le résultat est une architecture narrative, qui est dessinée de manière à créer une ambiance plaisante et atypique, liant l’histoire du site avec sa fonction actuelle avec poésie. Cette quête d’une atmosphère réelle fait référence à des images et des atmosphères familières influencées par les enseignements de Miroslav Sik. Les architectes eux-mêmes parlent d’un processus de « conception scénique », inspiré par le travail de Sik.

Miroslav Sik est un architecte tchèque qui enseigne aujourd’hui à l’ETH de Zurich. Il défend une quête du réalisme dans la représentation du projet architectural à travers son enseignement, en réponse à l’architecture analogue de son professeur Aldo Rossi. Ce dernier évoque une architecture avec un grand A, la ville comme une suite de morphologies, d’édifices, qui renouent avec les constructions passées et souligne une démarche critique face au pur fonctionnalisme moderne, avec son traité sur L’architecture de la ville (1966), ou bien son implication à la nouvelle école de l’architecture italienne, la Tendenza. 

Sik, suivant à Rossi à l’ETH, défend pour sa part un retour à la ville, la continuité urbaine; voir une ville comme un tout qui est en lien avec son environnement (paysage, ambiance). Il s’agit, en tant qu’architecte, de penser un bâtiment comme faisant partie de la ville, et non comme un objet isolé. L’architecture analogue montre un intérêt pour le banal, l’ordinaire. C’est alors la notion d’ambiance que l’on retrouve dans les travaux des élèves de Sik: coupes au 1:50 qui montrent la peau du bâtiment avec sa matérialité, des perspectives montrant un fort réalisme saisonnal, des cadrages relatifs à ceux du style Beaux-Arts. C’est ainsi qu’il entreprend une quête vers e réalisme, la salissure, vers un signe de pérennité au sein de la ville. L’esthétisme demandé va alors s’orienter vers de nouveau codes: on va représenter la poussière, la rue sale, les façades peu entretenues, car c’est uniquement en se rapprochant au mieux de la réalité que l’on se rapproche au mieux du projet. De même, c’est en s’intéressant à une idée picturale d’un projet que l’on peut produire une ambiance propre à son contexte.

Percée transversale aux galeries

Ce soucis de l’ambiance au sein d’un projet d’habitat est souvent freiné aujourd’hui par des soucis économiques, liés aux désirs des investisseurs privés. Pourtant se contenter d’une architecture qui réfute des besoins liés à l’esthétisme et à la lumière de l’espace (par exemple les grands ensembles dans les années 70, ne proposent que rarement des espaces de vie intérieurs inspirants) n’a rien de bon puisque cela mène à une standardisation de ce à quoi peut ressembler l’habitat (on régule ses fonctions, de manière à économiser temps et argent). Avec leur projet Lokomotiv, Knapkiewicz et Fickert démontrent d’une très belle manière que s’intéresser aux espaces en tant que scène, et non comme lieu purement fonctionnel, produit des architectures où il fait bon d’y vivre

SOURCE

http://www.axka.ch/bauten/b1/b1.html

BIBLIOGRAPHIE

A. MIEG Harald et OEVERMANN Heike, Industrial Heritages Sites in Transformation: Clash of Discourses, Routledge, New-York, 2015

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