Le matériau comme finalité : l’exemple du tressage traditionnel du bambou et du rotin dans l’art

À la fin du règne des Khmers rouges, Sopheap Pich  quitte le Cambodge, son pays natal, et reste pendant quelques années en Thaïlande en tant que réfugié avant de s’installer aux États-Unis. Il étudie la peinture à l’École de l’Institut d’art de Chicago où il obtient un Master of Fine Arts en 1999. C’est en retournant en 2002 au Cambodge qu’il change de média et se tourne vers la sculpture au rotin et au bambou. Dans Morning Glory (2011) acquise par le Guggenheim, il représente à l’échelle monumentale avec du rotin et du bambou une plante omniprésente, souvent considérée comme une mauvaise herbe. Les œuvres de Pich ont aussi été exposées à la Henry Art Gallery de Seattle (2011-2012) et au Metropolitan Museum of Art de New York (2013). Il participa aussi à l’exposition « VIVA ARTE VIVA » à la 57e Biennale de Venise en 2017.

Des œuvres engagées sur le passé tumultueux du Cambodge ?

installation view of ‘compound_ within the foyer of the national museum of singapore image © designboom
Compound, coupole du musée national de Singapour, 2011

Dans son œuvre Compound, l’artiste fait clairement référence à ses souvenirs d’enfant en représentant un ensemble architectural tissé en bambou et rotin. L’œuvre tressée en bambou et en rotin de façon traditionnel représente des bâtiments en forme d’obus entremêlés à des grattes de ciel. Cette juxtaposition représente l’inquiétude de la modernisation fulgurante du Cambodge et de la destruction toujours présente. Tout en étant défini par la transformation du Cambodge actuel, l’artiste reste très marqué par l’histoire qu’il a vécue. Il a dû en effet quitter le pays en guerre et le traverser dans un paysage de destruction. Lors de la Triennale Asie-Pacifique de 2010, il crée une installation intitulée « 1979 » (date de l’invasion du Vietnam au Cambodge). Il y expose onze sculptures en bambou, en rotin et en jute ainsi que cinq buffles en bois. Par rapport à cette œuvre, il déclare : « Je voulais raconter une histoire de mon enfance à la fin de la période des Khmers rouges. Ma mémoire est très forte, j’ai donc beaucoup d’histoires basées sur des événements factuels. Mais, à mesure que je vieillis, ces histoires deviennent plus allégoriques et je trouve que la signification de ma relation avec le Cambodge contemporain est plus importante. Donc, 1979 est une tentative pour décrire visuellement ce que j’ai vécu en tant qu’enfant ».

sopheap pich, rang phnom flower, 2015.
Sopheap Pich, Rang Phnom Flower, 2015. Bambou, rotin, fil de fer, bois et boulon (825.5 x 457 x 165 cm)

On peut toujours associer le travail de Sopheap Pich au Cambodge. En effet, celui-ci emploie des assistants cambodgiens pour couper et préparer les matériaux pour ses sculptures. Il est installé à Phnom Penh où il préside Sala Arts A2A chargé de développer les artistes cambodgiens sur la scène internationale. Ses œuvres comme le Rang Phnom Flower (2015) ou Morning Glory (2011) évoquent bien sûr la culture cambodgienne. En bambous et rotins tressés, celles-ci représentent des plantes qui pullulent dans la nature cambodgienne. De plus, les matériaux utilisés évoquent directement une méthode vernaculaire qui sert à confectionner des paniers, des pièges à outil ou même des chapeaux. Les objets représentés, la méthode utilisée comme les matériaux montrent clairement cette relation forte qu’entretient Sopheap Pich avec son pays.

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Artisan au Cambodge tressant le bambou et le rotin

L’œuvre de Sopheap Pich est très influence par le texte « The Unknown Craftsman: A Japanese Insight Into Beauty » de Sōetsu Yanagi (1972). Ce texte lui a permis de retrouver un lien avec l’art oriental à l’inverse de sa formation américaine. Eloge au travail des artisans, cet essai remet en question les conventions en matière d’art et de beauté en réévaluant la valeur du travail manuel d’un artisan anonyme : l’appréciation des Japonais pour les objets nés et non fabriqués, la beauté des objets du quotidien. Son auteur, un écrivain, penseur et collectionneur japonais de la fin du XIX’ siècle, a fait un grand travail de réévaluation de l’art populaire japonais et coréeen. C’est ce texte majeur qui montre la démarche majeure de Sopheap Pich. Celui-ci n’est pas attaché à la finalité de la forme de sa sculpture, mais plutôt au processus lent de transformation du matériau avec le tressage. L’artiste poursuit son travail de tressage et le perfectionne au fil de ses œuvres comme un artisan a appris à manipuler ses outils qui au fil du temps.

Le matériau et sa transformation

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Sopheap Pich travaillant sur un tressage de bambou dans son atelier à Phnom Penh, 2007

Dans cette perspective, l’atelier de Sopheap Pich exploite une forêt de bambou. Il travaille avec plusieurs assistants et entretient cette forêt en la prélevant tous les six mois. Le bambou est ensuite séché avant d’être découpé en fines tiges. Les tiges sont mises ensuite à bouillir dans de l’essence pour en ôter la matière organique (insectes, feuilles, etc.). Elles sont ensuite remises à sécher puis roulées. Le rotin subit le même processus. Les deux matériaux peuvent maintenant être utilisés par l’artiste.

Entretenir la forêt tout en utilisant sa matière est un processus qui rapproche l’artiste de l’artisan. L’artisan travaille en effet une matière première qu’il peut prélever lui-même ou être proche d’un exploitant. Cette démarche est d’autant plus intéressante qu’il n’y a pas d’intermédiaire entre la matière première et l’œuvre finale.

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Cathédrale Notre-Dame de la pauvreté à Pereira – Simon Velez – 2000

En architecture, cette proximité peut être retrouvée avec des bâtiments utilisant des matériaux biosourcés comme la paille, le bois, le chanvre ou encore le lin. Les valeurs de l’artiste font échos dans la démarche de l’architecte colombien Simon Vélez qui utilise le bambou de façon brute après avoir étudié ses nombreux assemblages. L’utilisation et les assemblages de Simón Vélez permettent au bambou d’acquérir une nouvelle stature. Les structures de l’architecte sont de véritables orfèvreries. Celles-ci sont à l’image des éléments réalisés en fer forgé dans les diverses constructions de l’architecte : des œuvres sur mesure. Ses architectures de toit largement ouvertes sur l’extérieur s’adaptent très bien au climat colombien.

Cependant, ce savoir-faire exige un travail de précision hors norme et nous pouvons émettre certains doutes sur leurs possibles applications sous d’autres latitudes. Le bambou est directement cultivé sur place. Il est incohérent d’importer ce matériau dans des régions dépourvues de l’écosystème adéquat. Une grande partie du globe est tout de même concernée par l’utilisation du bambou. Il existe 90 types de bambous différents subdivisés en 1100 espèces dont environ la moitié se situe entre le sud-est des États-Unis et le Chili. Ce type d’assemblage nécessite par ailleurs une main d’œuvre importante or le prix de la main-d’œuvre colombienne n’est pas comparable à la main-d’œuvre dans d’autres pays du nord. Par exemple pour le pavillon de l’exposition de la fondation ZERI à Hanovre, réalisé en 2000, Simón Vélez a fait acheminer l’ensemble des matériaux, numérotés et déjà pré organisés, afin de les assembler surplace. Son équipe de travail était également du voyage, savoir-faire indispensable à la bonne mise en œuvre des procédés constructifs. Ceci est peut-être cohérent dans le cadre d’une exposition pour promouvoir des façons alternatives de concevoir, mais dans les faits, ce schéma ne peut se répéter de manière durable.

Sopheap Pich comme Simón Vélez mettent tous les deux en valeur la matière dans un véritable travail d’artisan. L’artiste cambodgien met en œuvre une ressource locale et abondante en œuvre d’art. Les constructions de Simón Vélez font preuve d’ingéniosité et d’une très forte inscription dans le territoire. Si le style ou le matériau ne peut s’étendre à l’ensemble du globe, la méthode de travail pensée selon une espèce locale est une grande source d’inspiration pour les architectes contemporains. D’autres architectes ont pu suivre cette démarche comme Gille Perraudin avec la pierre ou Lipsky et Rollet qui ont travailler sur des constructions en terre crue.

Bibliographie

  • Livre

Von Vegesack Alexander, Grow your own house :Simon Velez and bamboo architecture, éditeur scientifique: Kries Mateo, publié par : Weil am Rhein : Vitra Design Museum, 2000.

Frey Pierre, Simon Vélez, architecte / la maîtrisedu bambou, Actes Sud, mai 2013, illustrations de Deidi von Schaewen.

  • Sites internet

Sopheap Pich[en ligne]. Tyler Rollins fine arts [consulté le 03 janvier 2019]. Disponible sur : http://www.trfineart.com/artist/sopheap-pich/#artist-works

 

MORELLI Naima, Sopheap Pich’s reflections on the Cambodian Art System. Cobo social [en ligne], juillet 2017 [consulté le 02 janvier 2019].
Disponible sur https://www.cobosocial.com/dossiers/sopheap-pich-cambodian-art-system/

  • Vidéo
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