Post-scriptum sur les architectures de contrôle

Dans le manifeste Post-scriptum des sociétés de contrôles, Gilles Deleuze se concentre principalement sur les sociétés de pouvoir et leur dispositif de contrôle mis en œuvre.
Il discerne et observe ainsi trois types de sociétés, de façon chronologique : les sociétés de souveraineté, les sociétés disciplinaires et les sociétés de contrôle.

Dans un premier temps Deleuze commence par introduire les sociétés disciplinaires, lesquelles furent de prime abord analysées et décryptées par le philosophe français Michel Foucault. Dans son ouvrage Surveiller et Punir paru en 1975, ce dernier dépeint les sociétés disciplinaires comme des sociétés modernes dont le système serait comparable au panoptique élaboré par Bentham à la fin du XVIIIe siècle.

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                                                             Panopticon, plan, Jeremy Bentham, 1848

 

Le panoptique de Bentham s’apparente à un type d’architecture carcérale dans laquelle la disposition donne l’impression aux surveillés d’être sous surveillance en permanence sans pour autant que ce soit forcément le cas. Plus tard, Foucault y voyait là un système pouvant se déployer au-delà du domaine carcéral et s’appliquer ainsi aux écoles, aux usines, aux hôpitaux, etc. : une figure du pouvoir moderne, exerçant sa suprématie de façon invisible et diffuse.

Selon Foucault, la société disciplinaire voit son origine dans le système de la quarantaine mis en œuvre lors des épidémies de peste vers la fin du Moyen Age ; les malades étaient alors isolés du reste de la population pour être mieux surveillés dans des établissements agencés en conséquence. Appliqué aux sociétés modernes, ce procédé se manifeste et s’étend sous la forme des institutions disciplinaires mentionnées plus haut. Pour Foucault, on passe du panoptique au panoptisme, soit d’un schéma architectural à un schéma de pouvoir propre à l’époque moderne, reprenant de façon idéologique la disposition carcérale inventée par Bentham.

 

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Prison de Kilmainham, Irlande, 1861

Le modèle le plus probant est l’usine ; un modèle dont l’avènement concorde avec l’industrialisation de la fin du XVIIIe siècle et, un plus tard, la révolution industrielle. Si dans les sociétés de souveraineté le but était de « prélever plutôt qu’organiser la production » selon Deleuze, les sociétés disciplinaires sont clairement ancrées dans la production. Dans l’usine, les travailleurs forment une masse constituant un corps, lequel est l’addition des forces de chaque individu et œuvre pour une production optimisée, le tout sous une surveillance diffuse où peut être « surveillé chaque élément dans la masse ».

Cependant, dans ce type de société le pouvoir s’il est diffus n’en reste pas moins discontinu car les lieux d’enfermement restent indépendant les uns des autres. On quitte ainsi un lieu d’enfermement – l’école par exemple – pour en rejoindre un autre – la caserne – recommençant alors à zéro.

Aussi durant la période de la Seconde Guerre mondiale et après, les sociétés disciplinaires telles que les décrit Foucault ne fonctionnent plus ; on observe une crise dans tous les domaines ce qui donne lieu à des réformes dans les différentes institutions.
Deleuze affirme alors que les sociétés disciplinaires se substituent peu à peu aux sociétés de contrôles, des sociétés post-modernes où contrairement aux sociétés précédentes on « n’en a jamais fini avec rien ». Le « contrôle » – terme proposé par le romancier américain Burroughs – est propre au pouvoir exercé de façon continue, lequel est d’autant plus diffus et insidieux, modulant l’individu en permanence. En conséquence, on passe d’un système de production à un système de surproduction, le tout accéléré par les avancées technologiques, l’évolution du capitalisme, etc. L’individu n’est plus enfermé à l’instar des sociétés précédentes, mais laissé « à l’air libre » où s’opère sur lui un contrôle continu.

En 1990, lorsque Deleuze terminait son post-scriptum sur les sociétés de contrôle et affirmait de façon implicite que l’on pouvait « concevoir un mécanisme de contrôle qui donne à chaque instant la position d’un élément en milieu ouvert », il n’imaginait pas à quel point il était dans le juste.

De nos jours, l’individu reste comparable à un animal mis en cage à la différence que les limites de celle-ci s’étendent au globe entier. Il n’est plus enfermé au sens strict du terme comme dans les anciennes sociétés, mais est surtout « prisonnier » au moyen des nouvelles technologies, tels que les réseaux sociaux sur Internet ou encore le téléphone portable qui est largement répandu et peut fournir des données quand à l’identité ou le positionnement de son possesseur. Ainsi que le souligne Deleuze, nous sommes à l’aube d’un nouveau type de régime de domination où le contrôle sera d’autant plus insidieux qu’absolu, une sorte de retour à une société de souveraineté des temps modernes.

Cependant si un schéma architectural tel que le panoptique a introduit et influencé de nouveaux dispositifs de surveillance et de contrôle au sein de la société, l’architecture peut également renverser le processus et le décélérer.

Sources :

– DELEUZE, Gilles, Post-scriptum des sociétés de contrôles, « L’autre journal », 1990

– FOUCAULT, Michel, Surveiller et punir, Gallimard, 1975

https://www.franceculture.fr

 

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