LA PLACE DES MORTS DANS LA VILLE: Lecture de St-Dimitri à Beyrouth

La mort, dans le regard qui lui est porté par notre société Occidentale, est un phénomène qui fait peur, et cela se répercute dans l’organisation spatiale des villes. Au regard des différentes coutumes, l’inhumation des morts (dans un cimetière) reste aujourd’hui le rite le plus répandu. Selon Michel Foucault, bien que le cimetière soit un élément constitutif du négatif de la ville (une hétérotopie), il tisse de solides liens avec celle-ci en formant la dernière demeure des êtres humains; «le cimetière est certainement un lieu autre par rapport aux espaces culturels ordinaires, c’est un espace qui est pourtant en liaison avec l’ensemble de tous les emplacements de la cité ou de la société ou du village, puisque chaque individu, chaque famille se trouve avoir des parents au cimetière» (Michel Foucault, 1967). Autrement dit, le cimetière constitue un lieu dans lequel on habite encore. Malgré tout l’urbanisme occidental actuel et les croyances populaires tendent d’une certaine manière à marginaliser le cimetière. C’est la raison de son manque de visibilité dans le tissu urbain, car non intégré spatialement et ce sont des lieux qui dérangent dans nos sociétés matérialistes. D’un autre côté, la croissance démographique et la congestion de ces lieux entraînent une obsolescence des cimetières tel qu’on les conçoit de nos jours. En avril dernier, dans le cadre d’un atelier de projet portant sur le Liban, l’occasion d’effectuer un voyage d’étude à Beyrouth s’est offerte à moi, et j’ai pu parcourir la ville à travers de nombreux lieux de sépultures. Ce voyage m’a en particulier permis de découvrir et redécouvrir le cimetière Grec-Orthodoxe Saint Dimitri, lieu qui dans un contexte ultra congestionné réussit à redéfinir sa destination initiale et les représentations qui s’y attachent.

Fondé au début du XIXe siècle, ce cimetière apparaît comme un révélateur de beaucoup de de dimensions propres à l’histoire et à la réalité du Liban. Sa situation et son plan dénote en effet les clivages sociaux, communautaires et territoriaux qui marquent le pays. L’entrée révèle une large allée fleurie menant à un escalier s’ouvrant sur un parvis donnant sur une église. Depuis l’avenue Alfred Naccash, le paysage de cette devanture, qui ouvre sur la moitié ouest du cimetière, est marqué par une exubérance de sépultures appartenant à la haute bourgeoisie greco-orthodoxe de Beyrouth. Cette dernière cherche à s’affirmer et à s’exhiber en mettant en avant sa position sur l’échelle sociale, position qui reste importante même après la mort. Au sud de l’allée le manque de place pour les nouvelles familles aisées, a contraint à la construction de rangées d’édicules funéraires inscrits dans la colline d’Achrafieh, et surmontés par des frontons triangulaires en marbre leur donnant ainsi un caractère révélant ainsi le haut statut social des défunts.

 

IMG_3047.JPGEntrée du cimetière

Du côté Est de l’église, l’arrière du cimetière, invisible depuis la rue est à l’image du développement urbain de la ville. Celui-ci affiche quelques tombes anciennes, mais surtout des passages étroits longés par des enfeus qui montent jusqu’à trois niveaux. Contrairement à l’avant du cimetière, ces enfeus sont pour la plupart de mauvaise facture, simplement des blocs rectangulaire fait de bétons et sans aucune inscription.

IMG_2285.JPGPartie Est

Le sud-est du cimetière est longé par un bâtiment adossé à la colline et dont les 3 premiers niveaux qui s’inscrivent dans la topographie de celle-ci, forment un « bidonville de la mort » dans lequel la modestie, l’entassement et le manque d’entretien des sépultures se fait très fortement ressentir par les odeurs qui s’y dégagent, et par l’invasion des blattes.

IMG_2312.JPGBâtiment

La volonté d’expansion de l’église, le manque de foncier disponible, et l’appartenance de St-Dimitri au waqf grec-orthodoxe a conduit la communauté à s’étendre sur le même site. Cette expansion, s’est faite de manière assez surprenante, verticalement. Une salle polyvalente a d’abord été construite au dessus de la partie du cimetière au nord de l’église, accentuant la division sociale du lieu. Sur le flanc de colline à l’est de l’église, au dessus des trois niveaux de caveaux, un bâtiment comprenant une maison de retraite, un centre de santé, des logements étudiants, un restaurant et un salon de coiffure a ensuite été construit. Ces lieux bien qu’ils soient public d’une certaine manière, restent difficile voire pas du tout accessible à un membre extérieur à la communauté.

En adoptant une multitude d’attributs de la ville (centre-ville, place publique, bidonville, services) et en vivant en partie dans un autre espace temps, celui des morts, Saint-Dimitri semble former un miroir en négatif (cf. notion d’hétérotopie annoncée plus haut) de Beyrouth (l’autre ville, la ville des morts), comme si c’était une entité totalement indépendante de la ville. Dans une certaine mesure, ce cimetière est un microcosme de la société libanaise par son plan marquant très clairement une hiérarchie sociale, et la dimension ostentatoire mise en avant par les familles les plus aisées.

En tant que lieu où la mixité fonctionnelle est favorisée, la présentation de ce morceau de ville illustre un modèle original de cimetière qui résulte d’un manque de foncier plus que d’une réflexion préétablie sur le mélange entre les activités des vivants et le lieu des morts. Dans la mesure où on observe un déni dans les relations tissées entre le cimetière et la ville, ne devrions-nous pas réévaluer notre attitude vis-à-vis des cimetière et de la mort, de manière à les dissocier de leur fonction uniquement macabre et entremêler pleinement les lieux de mort avec ceux des vivants ?

 

En France, jusqu’au XVIIIe siècle, l’inhumation se faisait en terre consacrée à l’intérieur des églises, ou dans les cimetières qui jouxtaient les églises paroissiales et les couvents, auprès de la communauté des vivants, afin de permettre d’une certaine manière un lien physique et spirituel entre les vivants et les morts. D’après l’historien français Michel Vovelle, « il est aujourd’hui admis que notre XX° siècle vit à l’heure du “tabou” sur la mort qui aurait remplacé l’ancien tabou sur le sexe, pour définir une nouvelle catégorie de l’obscène, de ce dont on ne parle pas » (En effet, la mort a commencé à devenir tabou à partir du moment où les réformes hygiénistes ont conduit au rejet de ces cimetières en dehors des villes. Malgré tout, de nombreuses entorses sont toujours faites à ces règles car on continue encore à pratiquer des inhumations au Panthéon, preuve que la mort reste d’une certaine manière acceptée dans une ville comme Paris au même titre que l’hôpital accueille une morgue…).

 

Suivant la définition de P. Madec selon laquelle « le cimetière a un rôle de médiateur, unevocation à accompagner le deuil, à équiper la mémoire tant collective qu’individuelle, à dire l’humanité et la personne” (conférence Wroclaw, 1994), il apparaît de la responsabilité des architectes, au moins autant que des pompes funèbres ou aux collectivités, de repenser le futur des espaces de la mort en les remettant au coeur de l’urbain, c’est-à-dire de manière à garantir la qualité et le sens des espaces créés. La fabrique d’une ville, relève de la cohérence et de la cohésion des éléments qui y sont bâti, et ce n’est pas le refoulement de ce qui n’est pas accepté par la société (cimetière, prison…) qui y contribuera. Il est de l’ordre des architectes de s’accaparer ces éléments, et de trouver des solutions pour assurer leur harmonie avec l’ensemble bâti et de les rendre acceptable.

Bibliographie:

FOUCAULT MICHEL, Des espaces autres, Conférence au Cercle d’études architecturales, 1967

PETONNET COLETTE, L’observation flottante: l’étude d’un cimetière parisien, L’Homme tome 22     n°4, 1982

AUZELLE ROBERT, Dernières Demeures, Editions Auzelle, 1965

RAGON MICHEL, L’espace de la mort, essai sur l’architecture, la décoration et l’urbanisme funéraires, Albin Michel, 1981

DAVIE MAY, Saint-Dimitri, un cimetière orthodoxe de Beyrouth, Annales de Bretagne et des Pays de l’Ouest, 114-4, 2007

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