LE BÂTIMENT R50 À BERLIN: Faut-il faire appel à l’habitant dans la conception architecturale ?

L’habitat participatif peut se définir comme l’implication d’un groupe d’habitants dans la conception, la construction et la gestion de leur immeuble de logement. Il s’agit de mutualiser les ressources (financières, culturelles, idéologiques), afin de créer un cadre de vie partagé entre sphère privée et espaces communs. Quelques fondamentaux du développement durable s’y retrouvent avec plus ou moins d’intensité : mixité sociale et générationnelle, gestion responsable des ressources, économie sociale et solidaire, mutualisation.

Note rapide n°626 (Juillet 2013)

A Berlin-Ouest, dès les années 70, des mouvements sociaux urbains se sont levés contre les grands projets de renouvellement urbain. En réaction à cela, le parlement berlinois a adopté des principes prônant une manière de faire la ville par la  planification et la mise en œuvre avec les habitants et les acteurs de l’activité économique sur place.C’est à partir de ce type de mouvements que la ville a commencé à adopter une culture participative qui la caractérise aujourd’hui. Cette organisation collective de l’espace urbain se retrouve présente jusqu’à l’échelle de l’architecture avec l’émergence des Baugruppen. Ceux-ci sont des groupements constitués par des personnes cherchant à acquérir une parcelle pour partager la construction d’un immeuble de logements. Aujourd’hui les Baugruppe berlinois ont pris beaucoup d’ampleur à tel point qu’ils représentent dans certains quartiers la forme dominante d’habitat, forme qui est d’ailleurs encouragée par la ville, par la mise en place de prix modérés sur des parcelles n’intéressant guère les promoteurs immobiliers par souci de rentabilité.

Parmi ces constructions, nous pouvons citer le bâtiment R50 construit en 2013 par les agences Jesko Fezer et Heide & Von Beckerath, avec la collaboration de l’Ifau (Institut für angewandte Urbanistik). Nous verrons à travers l’exemple de ce bâtiment comment l’architecture participative oeuvre à définir une forme de démocratie dans le processus de construction d’un bâtiment, et à donner une nouvelle dimension du rôle de l’architecte.

L’opération R50 qui tire son nom de son emplacement au Ritterstraße 50 dans le quartier de Kreuzberg, est née à partir de l’initiative de l’association d’un groupe composé par 19 ménages (dont Jesko Fezer), qui a souhaité accéder à la propriété, tout en ayant la capacité de pouvoir participer à la conception de leur logement.

Jesko Fezer dans son logement

Cette association s’est faite par la mise en commun de fonds pour les honoraires des architectes, la planification participative, la construction et l’achat de la parcelle. Le groupe et les architectes ont ensuite sélectionnés une parcelle parmi un ensemble de parcelles proposées par le département du développement urbain de Berlin. Grâce à un processus intensif de discussions et de consultations ayant eu lieu en amont de la construction, les architectes et futurs habitants ont mis en place un schéma très simple permettant de minimiser les coûts et d’offrir un maximum de flexibilité quant à l’aménagement des appartements. Le bâtiment se compose de 6 étages, un sous-sol en demi-niveau avec une double hauteur et comprenant les espaces mutualisés pour les habitants, mais aussi pour les associations de quartier et diverses utilisations publiques. Architecturalement, le projet se structure par un système poteau-poutre en béton disposé en façade, et d’un noyau central et d’un mur de refend sur l’axe coupant le bâtiment en deux dans le sens de la longueur. Quant aux façades, elles se composent d’une série de panneaux de bois modulaire, et des portes fenêtres s’ouvrant vers les balcons filants situés sur le pourtour du bâtiment, et portés par une structure en acier se raccordant à l’ossature béton. Tous ces dispositifs très simples ont ainsi permis de libérer les espaces intérieurs d’un maximum de contraintes afin d’offrir une liberté plus grande dans la division des niveaux en appartement offrant ainsi des surfaces suffisantes pour chacun des ménages.

Vue depuis les balcons filant

Dans un second temps, une définition de normes commune a été élaborée pour les agencements intérieurs (disposition des pièces d’eau), l’utilisation des matériaux et surfaces laissées non finies (planchers en béton brut), tout en autorisant des aménagements individuels des appartements. Ce type de processus de conception bien que très structuré, a permis une large participation dans la conception, et a également permis de parvenir à un accord mutuel sur le type, l’emplacement, la taille et la conception des espaces partagés par les résidents. Cela inclut le jardin, qui se fond naturellement dans le paysage du quartier résidentiel, une rampe d’accès menant à une zone couverte en face du sous-sol, une buanderie, un atelier et une terrasse sur le toit avec une cuisine d’été et un jardin.

Plans des niveaux

Par son processus collaboratif mis en place, et par la finalité du projet livré, le R50 démontre qu’il est possible de mettre l’habitant au centre des choix architecturaux, et remet ainsi en question la position de l’architecte dans notre société actuelle. La réussite d’un projet tel que R50, tient en partie du fait qu’elle approche une forme d’habitation encourageant à une vie collective conférant un statut équivalent à chaque ménage. Dans sa fabrication qui suis un processus social et démocratique, l’habitant n’a pas qu’un simple rôle de consommateur, il se positionne dans le noyau dur de cette opération et a son mot à dire quant à toutes les décisions qui sont prise par le groupement. Bien que présentant une stratégie novatrice dans la construction de logements neufs, cette forme de démocratie dans un projet tel que celui-ci, met en balance l’aspecte communautaire avec la propriété individuelle. Elle reste ainsi limité du fait que comme tout le monde est propriétaire de l’immeuble, il est impossible de vendre son logement sans l’aval des autres propriétaires. Malgré tout ce type de projet permet de rééquilibrer le rôle des habitants dans les phases de conception, et requestionne la place de l’architecte

En tant que discipline s’adressant à tout le monde, l’architecture se retrouve dans la quasi-totalité des cas conçue par l’association d’une maîtrise d’oeuvre (architecte) et d’une maîtrise d’ouvrage (client). Cette constitution se fait ainsi au détriment des habitants, qui sont simplement relégués au rang d’acheteur et consommateur, qui finalement subissent plus l’architecture qu’ils ne la vivent. C’est pourquoi une nouvelle définition de la pratique architecturale dans le logement collectif s’impose pour donner une voix à ceux qui vont vivre l’architecture, et faire ainsi de l’architecte un médiateur dans la fabrique de la ville.

«Faire participer n’est pas un argument de vente ni une simple politesse envers les habitants. C’est les considérer comme éléments indispensables à atteindre cette complexité».

Lucien Kroll

BOUCHAIN PATRICK, Simone & Lucien Kroll: une architecture habitée, Actes Sud, 2013

BOUCHAIN PATRICK, Construire Ensemble: le grand ensemble, Actes Sud, 2010

PETITJEAN Antoine, Berlin: le génie de l’improvisation, Parenthèses, 2017

– BRIDGER JESSICA, Don’t Call It A Commune: Inside Berlin’s Radical Cohousing Project, Metropolis Mag, 2015

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