RAPHAËL ZARKA: Quand l’art contemporain se met au service du skate

Malgré l’émergence de la construction de skateparks, la rue reste le terrain de jeu le plus prisé par les skateurs, car c’est le seul endroit qui leur offre la possibilité de renouveler sans cesse leur discipline en dépassant toujours plus loin les limites du praticable. Parmi les élément de la rue utilisés par les skateurs se trouvent des œuvres d’art contemporain. De plus en plus fréquemment, on observe que ces dernières parsèment l’espace public et donnent lieu à des détournements. Pour la plupart des skateurs, effectuer une figure sur une oeuvre posée dans la rue est un geste plutôt banal, mais il est lourd de sens du fait que cette pratique en détourne l’usage (ou lui donne un usage) pour y performer par un geste éphémère. Bien plus que des objets d’art offerts à la rue, ces éléments offrent un potentiel quasi-inépuisable aux skateurs, et activent l’espace public à tel point qu’ aujourd’hui des artistes se mettent à concevoir des œuvres faites pour le skate. Nous verrons à travers cet article comment l’artiste Raphaël Zarka en particulier s’empare du skate pour questionner les rapports entretenus entre les skateurs, l’espace public et celui du musée, et la manière dont son travail tend à favoriser de nouvelles pratiques du skate.

Apparu en Californie à la fin des années 50 sous le nom de sidewalk surfboard (planche à surfer les trottoirs), le skate a été inventé par des surfeurs qui cherchaient une extension de leur discipline sur la terre ferme lors des journées sans vagues. Avant son essor au milieu des années 60, les débuts de la pratique relevaient principalement des déplacements sur les voies publiques. La proximité de la Californie avec le désert, impliquant sécheresse, pénurie d’eau douce et risque d’inondation a conduit à la construction d’infrastructures assurant le drainage et stockage des eaux. Ces infrastructures appelées “ditch”, utilisent des plans inclinés afin de faciliter l’écoulement des eaux à l’intérieur. Après les voies de circulations, les “ditch” sont devenues un second terrain de jeu. Par la suite, l’accroissement de la construction de piscines a contribué au développement de la discipline, les skateurs s’en servant comme spot lorsqu’elles étaient vides.

Ditch

Peu à peu, les accidents liés à la pratique du skate, alors en plein essor, se multiplient en Californie. L’état en interdit la pratique en 1965 mais malgré les descentes de polices régulières, les skateurs continuent à rider, devenant des « hors-la-loi », raison pour laquelle le skate et les skateurs commencent à être considérés comme des nuisibles (en plus du fait qu’ils dégradent le mobilier urbain, provoquent des nuisances sonores, mettent en danger les piétons…). Comme l’explique Roger Caillois dans Les jeux et les hommes (1958), les activités ludiques, pour pouvoir être acceptées dans une société, doivent être circonscrites à des limites spatiales et temporelles définies. Ce qu’on reproche aux skateurs, c’est d’empiéter sur les terrains de ceux qui ne jouent pas. Un cadre commence à être donné à la discipline, d’où l’essor florissant des skateparks à partir de 1975 sur la côte est des Etats-Unis. Aujourd’hui, le skate se décompose en deux modes de pratiques : certains skateurs vont principalement rider les skateparks, car ils le considèrent comme un terrain de jeu favorable à leur pratique, les autres pratiquent le street (“skate sauvage” selon Jacques Caroux). Ces derniers, qui voient le skatepark comme un moyen détourné d’interdire la pratique du skate dans l’espace public et qui le boycottent, sont ceux qui tendent à rendre cette discipline subversive.

 

Dans un livre publié en 2017, Zarka expose une série de 74 photos prises par 43 photographes et présentant 66 skateurs, ridant 48 oeuvres d’art disposées dans des espaces publics. A travers ces photos, l’artiste cherche à mener une réflexion sur la sculpture et les pratiques de l’espace public. Dans un sens, il souhaite montrer que les skateurs participent à la redéfinition de l’espace public par son détournement, et il questionne aussi la légitimité du skateur à rider des pièces artistiques disposées dans les villes.

«Les passants, les critiques d’art, l’histoire, jugent les œuvres d’art sur des critères esthétiques et conceptuels (c’est beau ou c’est intéressant). Les critères des skateurs sont avant tout mécaniques : l’intérêt d’une sculpture tient à la variété des mouvements qu’elle suggère. Plus irrévérencieuse que vandale, cette pratique de l’œuvre d’art souligne le dynamisme explicite de tout un pan de la sculpture moderne. Sur des sculptures le plus souvent abstraites et géométriques, d’inspiration cubo-futuriste ou constructiviste, les skateurs rendent effective l’idée de mouvement littéralement mis en œuvre par les artistes».

Raphaël Zarka (Riding Modern Art)

Extrait Riding Modern Art

C’est à la suite de cette publication de Raphaël Zarka que s’est déroulée en 2017 l’exposition « riding modern art », au BPS22, le musée d’art de la Province de Hainaut à Charleroi. L’oeuvre consiste à la mise en place d’une série de sculptures modulaires en acier corten inspirées par les volumes géométriques du mathématicien allemand Arthur Schoenflies. La production de ces objets résulte d’un module de Schoenflies que Raphaël Zarka, ayant en tête une oeuvre skatable, a ensuite réinterprété par un ensemble de déclinaisons pouvant s’associer entre elles. Ces modules sont disposés de manière stratégique en fonction des parcours pouvant hypothétiquement être empruntés par les skateurs qui viennent ainsi compléter l’oeuvre en lui laissant des marques d’utilisation et par le son que produisent les chocs entre le skate et l’acier corten. Dans une autre exposition – « paving space »  à l’espace Protein Studios, à Londres en 2016 – il reprend ces mêmes modules, mais faits de bois, afin de permettre aux skateurs de les déplacer, et de réinventer leur espace jusqu’à épuisement.

Exposition Riding Modern Art, BSP22

Les réflexions de Raphaël Zarka sur le lien entre art et skate, mettent finalement en évidence une nouvelle manière de pratiquer le skate, en plus de la pratique street et skatepark. Le fait que la production de cet artiste soit pensée pour être skatable, et destinée à être exposée dans un espace muséal, met le skateur dans une position de protagoniste, en l’invitant à performer sous le mode d’un prolongement éphémère et mobile. Par son expérience de skateur, et par le biais de cette forme d’art qui s’appelle le skate, Raphaël Zarka pose les bases d’une nouvelle manière de pratiquer le skate et d’habiter l’espace muséal, en mettant l’oeuvre d’art au service du skate et par extension, le skate au service de l’art.

Dans une autre mesure, le skate étant par essence une discipline subversive qui s’adonne à détourner les éléments de composition de l’espace public dans un cadre sans limites, le skateur se soustrait des règles que lui impose l’usage de l’espace public, et en révèle les potentialités en épuisant les possibilités que lui offre la ville. En circonscrivant ses oeuvres dans un cadre spatial défini et par une production qui se destine au skate, Raphaël Zarka se positionne dans une forme de négociation entre le skate et la ville. L’artiste se conforme en effet aux règles d’encadrement émise par cette dernière, de la même manière que les skateparks réduisent le champ des possibles offert aux skateurs, et les domptent.

En mettant en tension son art et sa passion, Raphaël Zarka offre une expérience singulière dans la pratique de l’espace du musée, en même temps qu’il renferme le skate dans un cadre donné par les limites de l’espace du musée. De plus, sa production reste destinée à la pratique du skate et tend dans une certaine mesure à priver le skateur de sa liberté de mouvement. Le skate a, depuis ses débuts, connu un succès fulgurant, à tel point qu’il sera présent aux jeux olympiques de 2020, ce qui témoigne du caractère normatif que la discipline est en train d’adopter. La démocratisation de la discipline tend à pousser les grandes villes à commander de plus en plus de skateparks. Dans un sens, on peut considérer que le skate a réussi à se faire accepter par la société (en partie, car le design antiskate devient une norme). Dans ce contexte, l’art de Raphaël Zarka offre une alternative entre le skate sauvage et le skate normatif. Malgré tout, l’on pourrait se demander si les pratiques actuelles ne tendent pas vers une régression du skate contemporain. Une forme de résistance de la part des skateurs est toujours d’actualité.

 

Bibliographie:

– ZARKA RAPHAËL, Riding modern art, B42, 2017

– ZARKA RAPHAËL, La conjonction interdite, B42, 2011

Filmographie:

– ZARKA RAPHAËL, Topographie anecdotée du skateboard, 2008

– KÄSTNER RENE, Art of skate, Arte, 2014

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