Ré-habiter la ville d’aujourd’hui

Le cas de la Plaza de Mayor en Espagne

Cesped, le cercle de pelouse d’un street-artist madrilène qui, posé au milieu de sa ville natale, nous interroge sur les limites de la ville d’aujourd’hui. 

Madrid, Espagne – SpY – Cesped(pelouse)– 2017 

La ville, depuis la révolution industrielle, n’a cessé de croître et de se développer. On construit partout, tout le temps ; ce constat est particulièrement marquant dans les grandes villes et capitales européennes. La ville grignote la campagne sans en laisser de trace, à Paris, les parcs se font petits et rare. De même cette ville intense et dense mange aussi les lieux d’interactions sociales, au profit d’immeubles de bureaux ou de logements. On traverse la ville sans s’y arrêter, sans la contempler ; sans même la vivre. Les questions de la valorisation des espaces verts et des espaces de vivre ensemble sont des enjeux majeurs de notre siècle.

SpY est un artiste dont les premières oeuvres datent du milieu des années 1980. Dans un premier temps, il est artiste graffeur et se fait peu à peu connaître par ses mots bruts et forts ; d’abord à Madrid, sa ville natale, puis dans toute l’Espagne. Délaissant le graffiti, il teste et explore d’autres formes de communication artistique comme les installations ou des œuvres à plus grandes échelles dans l’espace public. Par la transformation et larépétition, il commente la réalité urbaine et les problèmes qu’il y rencontre.Au travers de la ville elle-même et de ce qui la compose, il amène à l’apprécier de façon plus ludique. A ses débuts, son travail se composait principalement de texte brut et simple, apposé sur des façades ; des mots forts de sens décrivant la société et ses limites.Il travaille désormais à plus grande échelle et ne se limite plus à la bombe de peinture mais dispose des grandes installations à différents endroits du globe (New York, Besançon, Berlin). J’aimerais m’arrêter sur l’une de ses installations : à Madrid sur la Plaza de Mayor, avec une simple étendue de pelouse, SpY a transformé radicalement le paysage urbain original.

Bilbao, Espagne – SpY – Crisis – 2015

La Plaza de Mayor est une des plus anciennes de la ville de Madrid, et même si elle a été reconstruite plusieurs fois après que des incendies l’aient ravagé, ses origines remontent au XVIème siècle. Située d’abord dans lesfaubourgs de la ville, elle fait désormais partie du centre-ville.Lieu incontournable depuis sa construction, au XVIIème ce sont les corridas qui s’y déroulent ainsi que les procès de l’Inquisition ou encore les bûchers. Désormais elle est une des figures emblématiques du tourisme madrilène. Rectangulaire, – 129 mètres de longueur sur 94 mètres de largeur – la Plaza de Mayor est entièrement piétonnedepuis sa création et s’ouvre au reste de la ville par neuf entrées donnant sur de petites rues. Deux de ces calles débouchent néanmoins sur la Calle de Mayor, une rue importante de Madrid. Bordée de cafés et de terrasses, la place est très empruntée sur ses extérieurs alors que le centre reste relativement vide. Seule une statue équestre de Philippe III, réalisée par Jean de Bologne et Pietro Tacca au début du XVIIe siècle, vient troubler sa quiétude. Traversée de part en part par les habitants et les touristes, ce grand rectangle piétonnier reste un lieu où l’on s’attarde peu : on l’emprunte, on y attend des amis, on y regarde cette statue de Philippe III ou on y fait ses courses, mais on ne s’y arrête pas.

A l’occasion de l’anniversaire célébrant les 400 ans de la place, en 2017, la ville de Madrid lance un concours pour réaménager ce lieu historique. La réponse de SpY est simple : un cercle de 70 mètres de diamètre de pelouse naturelle installé au centre, posé sur les pavés. L’idée réinvestit pleinement la vocation première de la placeenpermettantde favoriser l’arrêt ainsi qu’une fréquentation de l’ensemble de l’espace et non plus seulement des bords extérieurs. Cette installation qui contraste avec le reste de la ville – le vert s’opposant radicalement aux pavés et au béton – permet « d’habiter plus encore ». Le travail de SpY invite en effet à questionner la réalité quotidienne, la banalité d’un trajet se trouvant entièrement bouleversée par cette incongruité verte au milieu de la ville. Par une modification simple, l’artiste semble rechercher une attention renouvelée à cet espace public emblématique de la capitale espagnole. L’artiste semble vouloir que l’on s’y retrouve soi-même, mais aussi avec les autres. Il tente de nous rapprocher, dans le cadre de cette installation, par la transformation de la place, dans d’autres œuvres par un texte nous interrogeant directement.

Madrid, Espagne – SpY – Cesped (pelouse)– 2017 

L’espace public : la rue, les places, les parcs, etc. sont autant de lieux communs partagés par tous les habitants d’un même endroit. Il est un espace intermédiaire entre la maison et le reste du monde, par cela il est un lieu de passage obligatoire ; de même il est un lieu d’interaction sociale important puisque c’est ici que l’on peut rencontrer d’autres nous. C’est un espace à part, qui n’existe que dans les démocraties où chacun peut avoir la parole et donner son avis. C’est un monde essentiel à chacun et où chacun peut devenir un groupe. Cette installation contraste radicalement avec l’espace de la ville et le cercle vient briser l’orthogonalité de ce quartier. Cela nous permet de nous réinterroger sur la place que l’urbanité a pris dans nos vies, désormais c’est la verdure qui nous étonne là où seulement un siècle auparavant c’était les constructions. C’est aussi cette perte d’espace vert que SpY tente de nous interpeler. A travers cette intervention très simple, l’artiste nous expose les faits, mais il tente aussi d’y répondre ; liant espace vert et espace de socialisation il essaye de changer les choses.

Ce type d’installation qui permet de redonner vie à un lieu sans le dégrader, est une pratique de plus en plus courante en art et en architecture.Avec la prise de conscience actuelle de nombreux acteurs tentent de créer différemment, plus durablement ou plus en lien avec les usagers. L’agence Raum Labor Berlin – une agence d’architecture créée en 1999 par six architectes, leur travail repose sur la compréhension de l’espace et de ses usagers avant tout – travaille beaucoup à partirde ces lieux publics afin de renforcer ou de créer une nouvelle socialisation. Leur œuvre intitulée « Hot stuff », prenant placeà Witten en Allemagne, en partenariat avec l’artiste Valentina Karga, en est un bon exemple. C’est exercice d’utilisation de l’internet open source permettaient aux habitants impliqués une conception autonome d’un chauffage collectif. Le travail s’est déroulé dans le cadre d’ateliers de création pour apprendre et créer un banc chauffant. A l’issue de cette expérience, les participants ont créé un nouvel espace social sur une place publique, non seulement pour eux-mêmes mais aussi pour tous les habitants du quartier.

Witten, Allemagne – Raum Labor Berlin – As/If Installation : Hot Stuff – 2016

Il est aujourd’hui évident que les problématiques actuelles ont totalement évolué, il y a moins d’un demi-siècle on construisait et détruisait sans réfléchir aux conséquences de nos actes. La ville absorbait la campagne sans se soucier de la disparition des espaces verts, la campagne reculant ainsi et se retrouvant presque exclue de la vie quotidienne. Mais désormais une partie des acteurs se sont rendus compte du changement et tentent par leur travail de minimiser les dégâts ainsi que de sensibiliser le reste de la population à ces évolutions. Par une intervention plus précise et plus réfléchie, on peut voir qu’il est possible de fabriquer une architecture – et donc une ville – différente, plus durable et plus en lien avec ses habitants. Il faudrait que non seulement les acteurs mais aussi les usagers puissent plus consciemment et plus souvent faire au mieux et arrêter de reléguer au second plan des problèmes environnementaux ou sociaux aussi important que ceux auxquels nous sommes confrontés aujourd’hui.

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