Ré-habiter les espaces vacants

Le cas de l’île de Nantes en France

L’intervention de Gwendal Le Bihan est une parenthèse de poésie au milieu d’une ville qui ne se laisse pas le temps de grandir, une jolie tentative d’égayer un lieu emblématique qui a connu l’âge florissant de l’industrie comme sa chute. 

Aujourd’hui en France, on construit beaucoup. Trop peut-être, ou alors trop mal, lorsque l’on constate qu’en France, plus de 3 millions de personnes sont mal ou non logés.La ville se densifie et commence à manquer d’air. Il y reste très peu d’espaces vacants, d’espaces de non-fonction, en somme d’espaces libres pour que la population puisse s’exprimer. Que reste-t-il des terrains vagues où le petit Nicolas allait jouer avec son copain Alceste ? Ces espaces étaient des lieux de liberté mais aussi de rencontre, des espaces où l’on pouvait se retrouver entre amis, loin des règles et du formalisme de la vie chez soi. Ces espaces libres que chacun peut réinviter selon son bon plaisir, tout le monde les a en tête ; mais lorsque l’on y regarde de plus près, on s’aperçoit que ces espaces tendent à disparaître. Souvent fermés, ces lieux perdent désormais en fréquentation alors que leur fonction reste primordiale à l’ensemble de la population.

Île de Nantes, France – Planète Copains – Ping-pong triolectique

Gwendal Le Bihan est né en 1987 à Vannes, en Bretagne et a suivi une formation d’architecte à l’ENSA de Nantes de 2007 à 2012. C’est d’ailleurs au cours de cet apprentissage qu’il fondera le collectif « planète copains », collectif encore actif à ce jour avec lequel il collabore sur de nombreuses installations ou projets. Mais son terrain de jeu ne se limite pas seulement à l’Hexagone puisque il a collaboré avec différentes agences à l’étranger : en Chine, au Brésil et en Iran. Cependant au cours de toutes ces années de pratique son travail s’est lentement déporté de technicien et d’architecte à plasticien.  Il réfléchit notamment beaucoup à la question de la représentation, mais surtout à la fonction même d’un lieu ou d’un objet. 

Son expérimentation de la fonction nous amène à interroger notre perception de l’espace  et la manière dont nous l’utilisons. Souvent, Gwendal change la fonction d’un objet de manière à nous faire percevoir ce dont nous avons réellement besoin. Ce travail, très simpliste à première vue, joue avec l’utilité et la futilité, le besoin et l’absurde. Fortes de sa sensibilité architecturale, ses dernières œuvres, plus tournées vers l’installation, ont un aspect beaucoup plus social. 

Planète Copains – Le Solitaire – barbecue mono saucisse – 2015

Depuis le début des années 2000, l’île de Nantes est le cadre d’un grand chantier de rénovation urbaine. Les architectes, urbanistes et paysagistes ce sont succédés sur ce projet : il en résulte une construction progressive et diverse mais néanmoins réussie. L’essentiel de la restructuration concerne la partie ouest de l’île où se concentre un important patrimoine industriel. C’est sur cette partie qu’étaient implantés les chantiers navals Dubigeon jusqu’à leur fermeture en 1987. Cet espace est resté pendant longtemps une sorte de no man’s land oublié de nombreux Nantais avant d’être transformé en un parc des chantiers rassemblant patrimoine industriel, architecture contemporaine et œuvres d’art. Les anciennes installations portuaires et friches industrielles cèdent peu à peu la place à des constructions de logements, de bureaux, de commerces et d’équipements publics (écoles, crèches, espaces verts, centres socio-culturels…). Une nouvelle voirie est aussi progressivement mise en place, avec prolongation de certaines voies et aménagement d’un nouveau boulevard.

C’est dans cette zone, neuve et ancienne à la fois que vient prendre place le projet de Gwendal Le Bihan. Coincé entre des immeubles de logements et de bureaux, des commerces et une école, subsiste un terrain vague en triangle, délaissé de tous. Au cœur d’un nouveau quartier, d’une animation toute particulière puisque la population de l’île est essentiellement composée d’étudiants et de jeunes actifs, il reste seul et inanimé. Ces lieux vacants, autrefois plus nombreuxet dispersés à travers la ville sont de moins en moins présents avec l’hyper-construction constante de nos quartiers. Il en subsiste néanmoins : parfois le temps d’un nouveau chantier, d’autres fois, faute de permis de construire. Clos et inaccessible, c’est une perte de potentiel pour la ville qui l’entoure. Le rendre accessible aux usagers et lui donner une fonction permet de créer un nouvel espace de rencontre et d’apporter de la vie supplémentaire dans le quartier. Si c’est avec le jeu que Gwendal Le Bihan comble ce vide, c’est pour recréer de la vie et de la convivialité, mais peut-être aussi parce que ces terrains vagues étaient des terrains d’aventures et de libertés. 

Île de Nantes, France – Planète Copains – Ping-pong triolectique

En le dédiant au jeu, Gwendael Le Bihan lui attribue une fonction reconnue et le préserve d’une société consumériste où tout doit être utile. 

Mais sa réflexion va au-delà. A partir de la solution «  jeu » sur cet espace triangulaire, l’architecte invente une nouvelle table de ping-pong – triangulaire ! – et avec elle un nouveau sport, de nouvelles règles, une nouvelle façon d’appréhender l’espace. Ce n’est pas qu’un pied de nez au sens commun, c’est une vraie réflexion philosophique qui s’inspire de la théorie situationniste d’Asger Jorn : la triolectique. Cette idée de 1964 vient s’opposer au modèle dialectique traditionnel. En effet, ce dernier met en avant l’affrontement, le duel et évidemment la loi du vainqueur et du vaincu qui en découle. L’idée de la triolectique est tout autre et permet la stratégie, la collaboration et le hasard, s’opposant ainsi radicalement à un schéma de jeu traditionnel. Asger Jorn mettra en pratique sa théorie en inventant le football à trois côtés, remettant en cause avec humour l’affrontement bipolaire que nous connaissons tous. Le sport reste évidemment reconnaissable bien que la singularité de l’équipement vienne à tout moment nous rappeler que ce n’est pas le même jeu. L’idée est ici reprise, à une autre échelle, avec d’autres moyens et donc avec un autre sport : le ping-pong. Reprenant les règles basiques de ce sport, il en ressort une nouvelle façon de jouer, plus « tous ensemble » que « les uns contre les autres ». Et c’est bien ce qui est le plus approprié à ce lieu-ci.

Rennes, France – Gwendal Le Bihan – Playground/Chantier – 2014

Nous manquons d’espace, c’est un fait ; c’est pourquoi l’on construit toujours plus grand, toujours plus haut, toujours plus dense. Mais au milieu de tout cela, il subsiste encore quelques espaces délaissés que nous pourrions nous approprier. Au travers de l’architecture, de l’art ou tout simplement du jeu, il nous reste encore un peu de place pour la liberté. Pour cela il faut investir au maximum les lieux qu’il nous reste, pas besoin de gros budgets pour cela, même avec des matériaux peu coûteux on peut questionner ces espaces et leur apporter un peu de vie ainsi qu’aux habitants des alentours. Plus encore il faut se permettre de faire autre chose, pour que chacun puisse apporter sa pierre à l’édifice, pour que chacun ait sa place dans un espace public de plus en plus resserré. 

Un autre exemple d’intervention urbaine de Gwendal Le Bihan
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