L’Astronef, vision utopique au-delà de l’horizon

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Publiées en 1972 dans la revue Architectural Design et dans le numéro 361 de Casabella, les 12 Cités Idéales imaginées par l’agence d’architecture italienne Superstudio sont des projets conceptuel et contestataire, forment une série de « contre-utopies à vocation cathartique ». Chacun des 12 contes décrit, par un récit accompagné de dessins et collages, le visage d’une ville en extrapolant les concepts de l’urbanisme moderne. Les 12 Cités Idéales débarquèrent comme une contre utopie bien plus avant-gardiste que ce qu’avait pu imaginer la science-fiction jusque-là. Si l’on attribue communément à la science-fiction un pouvoir d’anticipation et de représentation de la ville du futur, peu d’innovations en sont réellement issues, ce qui interroge notre capacité à imaginer le futur. Certaines représentations urbaines proposées par la science-fiction sont, bien plus encore que l’anticipation de nos peurs et de nos espoirs, une métaphore de nos villes actuelles. Les craintes des dérives politiques, l’angoisse face à un climat qui se détériore, la peur des robots en tous genres, fabriquent les mêmes villes du futur. Depuis Metropolis, en 1927, en passant par le Los Angeles de Blade Runner ou Coruscant de Star Wars, ces cités se ressemblent toutes. Villes verticales, anxiogènes, ultra-rapides, dangereuses, comme si l’espace l’urbain ne pouvait susciter un imaginaire différent. En quoi les visions de Superstudio écrivent-elles un tout autre discours ?

La vision de Los Angeles en 2019, décrite par Ridley Scott dans Blade Runner en 1982 n’a rien à voir avec la réalité de 2019. En effet, les villes représentées dans les films de science-fiction ressemblent plus à New-York ou à Hong-Kong ravagées par la violence et les maladies qu’à des villes imaginées de toutes pièces. Et pour cause, l’urbanisme massif est associé à la modernité dans l’imaginaire collectif. L’architecture de la ville devient ainsi un moyen de créer une impression de futur et de laisser entendre que de grandes avancées technologiques ont changé le monde que nous connaissons. Ces villes ne sont pas vraiment des villes, ce sont des décors tout au plus mais rarement elles exposent une manière novatrice de fonctionner.

Dans sa quatrième proposition de ville, intitulée La ville Astronef, Superstudio imagine une gigantesque roue rouge de 50 mètres de diamètre qui fait route vers un au-delà. Le noyau central de 8 mètres de diamètre contient les organes de régulation qui maintiennent en vie l’équipage, ainsi que le cerveau électronique programmé au départ, qui est censé conduire le navire de l’espace vers une nouvelle planète habitable. La partie extérieure de la roue, divisée en 80 sections de 2 cabines chacune, abrite les 156 personnes de l’équipage : les hommes dans la partie supérieure, les femmes dans la partie inférieure. L’ensemble des cabines tournent lentement, à raison d’un tour complet tous les 80 ans. Les membres de l’équipage sommeillent de la naissance jusqu’à la mort, reliés par une série de câbles au réseau de base qui surveille leurs constantes vitales. L’équipage reste connecté cérébralement à un «générateur de rêves» où ils rêvent leur vie.

« Si la ville est un endroit où un groupe d’hommes naît et meurt ; si la ville est une mère qui soigne, protège ses fils et leur fournit tout ce dont ils ont besoins, décide comment ils seront heureux ; si la ville est tout cela indépendamment de ses dimensions physiques et démographiques, alors l’Astronef est aussi une ville qui, depuis des siècles, fait route précisément vers la planète providentielle éloignée à des milliers d’années lumières. »        12 villes idéales : La ville Astronef, Superstudio.

Quand un couple de cabine effectue un tour complet, c’est-à-dire après 80 ans, les câbles qui retenaient les occupants en vie se détachent des corps qui, une fois libérés, flottent lentement, poussés par la faible force centrifuge dans le vide cosmique. C’est à ce moment-là que de l’autre côté de l’anneau, le rêve stimule les sexes d’un couple. Alors, à l’intérieur des deux cabines vides s’étendent deux utérus mécaniques qui reçoivent les deux ovules fécondés, qui sont à l’origine de l’homme et de la femme à venir. C’est ainsi que, une génération après l‘autre, l’Astronef avance vers une Nouvelle Terre, laissant derrière lui les dépouilles de dormeurs aux rêves heureux.

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Illustration de Superstudio tiré de la revue Architectural Design, 1972.

La vision de Superstudio est à la fois terrifiante et fantastique.
La nature de cette ville est une réponse aux idées de colonisation spatiale bien réelles. Une question de survie selon Stephen Hawking qui estimait qu’il était évident qu’un conflit nucléaire ou une catastrophe environnementale se produira dans le millénaire à venir et affirmait que « la vie humaine est menacée sur Terre » et que « notre ingénieuse espèce aura trouvé le moyen de se libérer de ses attaches terrestres et de survivre au désastre » (Brèves réponses aux grandes questions, 2018). Cette ville est un espoir de survie. Bien que la méthode utilisée soit extrême, elle est une réponse au pire scénario que l’humanité pourrait connaître. Le scénario d’une Terre invivable, souillée par plusieurs générations d’humains.

Bien sûr, cette ville est avant tout une critique de la société des années 60. Les thèories du mouvement moderne qui voulaient réconcilier l’homme et la nature, les régimes collectifs et l’auto­détermination, l’accomplissement matériel et spirituel. L’Astronef se présente comme une métaphore à la société de contrôle. La naissance, la vie, la mort sont contrôlées. Les humains sont condamnés à rêver leur vie au lieu de la vivre réellement. Cette ville révèle l’aliénation, la radicalisation de la société et porte à son paroxysme les théories du mouvement moderne. Mais même si les utopies que décrivent Superstudio paraissent effrayantes, certaines de nos pratiques ne sont pas si éloignées.

 

Cette cité est une prémonition qui va au-delà d’une simple accentuation des problématiques de nos villes d’aujourd’hui. Superstudio propose une vision fantastique, car décalée de ce que l’on imagine communément pour la ville future. Le curseur est poussé bien plus loin, réintérogant même la forme physique de la ville de demain. La définition de la notion de ville est définitivement essentielle pour justifier la nature de cette hypothétique cité mobile. Cette ville est une construction radicale qui ne s’identifie pas aux prédictions du monde de demain. Elle a plus valeur de réflexion, de support à débattre, en vue de repenser la ville et la manière de la produire. C’est à dire, à la fois comme une construction matérielle et une construction symbolique, à la fois lieu de vie et matrice d’imaginaire.

 

Bibliographie :

71ekkro1kjl           Italo Calvino, Les villes invisibles, Italie, 1973.

gettyimages-470419202-1024x1024  Casabella numéro 36, Umile Mestiere, Italie, 1972.

51pdetf7ptl._sx341_bo1,204,203,200_      Peter Lang, Superstudio: Life without Objects, Suisse, 2003.

 

Article Les 12 Villes Idéales de Superstudio :

http://www.rosab.net/horizon-evenements/IMG//pdf/superstudio_a4.pdf

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