Le matériau comme révélateur de réalités socio-économiques

Ibrahim Mahama est un artiste ghanéen né en 1987 qui fut notamment exposé à la biennale de Venise en 2015 qui créé des installations monumentales et souvent immersives dont le thème central attire le regard sur le système globalisé de transport des marchandises à travers le monde.

Sa vision artistique se veut être une réflexion critique du système capitalistique mondial d’échanges de marchandises qui opère plus particulièrement dans les pays d’Afrique anciennement colonisés comme le Ghana.
En convoquant la notion de transformation de matériaux du quotidien, l’œuvre d’Ibrahim Mahama parvient à montrer comment Capital et Travail s’expriment à travers eux. Son travail interroge et agit sur les interactions entre la société et ses marchandises, mettant, à travers l’art et l’installation, l’accent sur les différents processus de la société au cours de l’Histoire.

Ses installations ambitieuses font partie d’une série débutée en 2011 appelée ‘‘Occupation’’ à ce jour toujours en développement. Ses différentes interventions, principalement sous la forme de sacs de jute ou des matériaux de chargement transformés, sont par la suite assemblées et installées dans différents sites urbains au Ghana ou ailleurs, souvent des bâtiments institutionnels ou des espaces publics.

De vieilles stations de train, des bâtiments industriels, des bâtiments modernes inachevés des années 60, des ponts ou encore des lieux publics, mais aussi des sites à Berlin, Athènes ou en Italie font partie du répertoire des installations de Mahama. Selon lui, ses installations ne font pas qu’occuper le site ; car celui-ci parvient, à travers elles et son travail, à dégager de nouvelles spatialités, à s’incarner de manière originale, le visiteur l’approchant différemment.

La culture du cacao, exploitée depuis la fin du 19ème siècle au Ghana, a engendré la croissance d’un capitalisme d’exportation très dynamique au niveau local.
L’engagement de l’artiste au sujet de cette question et plus particulièrement des conditions de son commerce, l’a conduit à étudier la réalité historique des matériaux et des matières premières de son pays qui sont à l’œuvre dans ce processus. Sa vision passe par une analyse fine et une observation attentive des espaces de marchés et d’échanges, sur leur fonctionnement, et sur la manière dont ils intègrent le développement toujours plus important des produits agricoles fabriqués industriellement. Il s’attache à comprendre comment ces lieux deviennent des zones de plus en plus complexes et imbriquées.
Pour cela, il utilise des sacs de jute usagés, qui, mêlés à de vieux tissus, des filets de pêche, etc sont tissés ensemble à très grande échelle, pour en faire des ensembles textiles de très grande échelle.

Ces sacs, importés au pays par voie maritime, proviennent d’Asie du Sud-Est et sont marqués du slogan ‘‘Ghana Cocoa Board, Produce of Ghana’’. Une fois au Ghana, les fermiers locaux les utilisent pour leur production de cacao et les envoient au port pour exportation. Une fois utilisés, c’est à ce moment-là que des intermédiaires récupèrent les sacs et les vendent à des commerçants au marché, qui vont alors les réutiliser en leur donnant un autre usage (transport divers de marchandises, charbon ou maïs par exemple).

Mahama est particulièrement concerné par la manière dont ces matériaux sont traités à la fois comme marchandises que comme produits d’un lieu. Le trajet économique des sacs est en effet nourri à la fois par divers transferts de valeur que par leurs processus d’échanges (des compagnies de ventes aux consommateurs et vendeurs sur le marché).

Le processus débute au marché, où Mahama négocie avec des vendeurs pour récupérer des sacs de jute qui sont ensuite transformés, déchirés, recousus manuellement pour devenir de grandes toiles monumentales.

Chaque sac raconte sa propre histoire. Les différentes transactions passées ayant laissé sur chacun d’eux la marque de chaque vendeur, c’est à ce moment-là que l’objet prend un caractère universel, car sa transformation physique est façonnée par sa trajectoire. A travers sa pratique, il s’agit donc pour Mahama de donner au matériau un usage différent de son utilisation conventionnelle, où les tissus forment l’enveloppe de divers sites architecturaux et espaces publics.

Une autre caractéristique exprimée par les interventions de Mahama réside dans le caractère multifactoriel de son oeuvre et dans sa dimension participative et collaborative. C’est en effet un travail ou différents éléments dialoguent et interagissent, aussi bien en termes de méthodes, de contextes, d’intervenants que d’individus. La notion d’équipe fait partie intégrante de sa démarche.
Il travaille principalement avec des migrants du Ghana rural venus s’installer en ville et leur collaboration a lieu à chaque moment du projet (préparation des tissus, installation, etc). Un dialogue s’opère naturellement entre eux, chacun apportant ses compétences propres.
Les relations humaines reflètent pour lui une grande importance dans le résultat de ces installations. Mahama, sensible aux conditions dans lesquelles les gens se retrouvent pour travailler sur ses œuvres et aux éventuelles tensions qui se créent entre eux ou entre eux et le matériau, ajoute à la dimension esthétique de ses œuvres, un caractère social et culturel très fort.

La signification des lieux qu’il investit, déformée sous l’enveloppe de ses matériaux, devient un point d’entrée de discussion autour de thèmes comme la mondialisation, la globalisation, les relations politiques et les liens sociaux. Ses installations questionnent symboliquement le rôle et l’utilisation de ces objets dans les processus quotidiens des transactions et d’échanges commerciaux, sous le prisme de la société contemporaine.

La vision d’Ibrahim Mahama est donc de sensibiliser à ces questions, son vrai but derrière son œuvre. Il pense que les artistes et les architectes ont un rôle indispensable dans le façonnage de la société et de ses individus et offre ainsi, au travers de sa compétence d’artiste, l’occasion pour les visiteurs et observateurs de s’interroger sur le sens de son œuvre, de dialoguer, de penser.

Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s